ENVIE D'OUBLIER
Tuto pour sortir des enfers grâce au pharmakon
Samedi dernier, c’était la première fois qu’on prenait la voiture avec notre chat.
On l’a appelée Britney parce qu’elle miaule beaucoup, tout le temps, avec un grand talent.
Sauf qu’après quelques minutes dans le véhicule en marche, elle ne miaulait plus.
Elle avait si peur qu’elle couinait tout bas, de panique aveugle, elle pleurait, je vous jure qu’elle pleurait à la façon étrange et pure dont pleurent les animaux, du coup moi aussi je pleurais, alors l’amoureuxe pleurait, tout le monde sanglotait et c’était bien dommage parce qu’on transpirait trop pour se permettre de gaspiller en larmes tout cette eau.
Le trajet a duré vingt minutes, durée ressentie cinq heures.
On n’avait pas le choix : on vit sous les toits et la température chez nous dépasse inévitablement de quelques degrés celle du dehors. Pendant ce weekend de canicule, ce n’était pas envisageable d’y rester.
On a loué une voiture, embarqué notre ventilo et un sac de croquettes, et on est parti·es se réfugier chez une amie.
Oui, cet article va parler de canicule.
Ca vous gonfle ? Je comprends.
Les températures ont déjà chuté en France, où se situent la majorité des personnes qui me lisent.
Collectivement, nous n’avons qu’un seul désir : oublier.
Retourner à la vie “normale”.
Rattraper le “retard” que nous avons accumulé pendant que nous essayions de survivre.
Mais justement, on ne doit pas oublier.
On ne doit pas oublier que des enfants sont morts dans des voitures,
que des ados sont morts dans des appartements,
que des personnages âgées sont mortes dans leur salle de bain,
pendant que les funérariums débordés ne pouvaient pas les accueillir,
la marche des fiertés et Solidays annulés, mais pas la Fashion Week,
durant laquelle la marque Louis Vuitton faisait défiler des personnes anorexiques sous une vague artificielle pour vendre des vêtements très chers qui ne valent rien,
pendant que les idiots utiles du capitalisme néolibéral nous expliquaient que Bernard Arnault et nous on était logés à la même enseigne alors de quoi on se plaint putain.
J’y ai pensé tandis que je scotchais péniblement de l’aluminium à mes fenêtres, en sueur et en culotte sur l’escabeau, les genoux tremblants parce que j’ai peur de la hauteur.
J’ai pensé à Bernard Arnault.
Je dois vous avouer que ça m’a apaisée de savoir que finalement lui et moi, on était dans le même bateau.
Vous aussi, n’est-ce pas ?
Mais vous savez tout ça. Si vous êtes ici, c’est que vous savez tout ça.
Et si vous êtes ici, c’est pour sortir de ce que vous savez déjà, alors je vais vous dire autre chose – et attention, ce que je vais écrire maintenant n’annule pas tout ce qui précède, d’accord ? N’annule pas la colère saine, la rage légitime qui gronde.
Avant qu’on déménage chez cette amie au grand cœur, il commençait déjà à faire trop chaud chez nous et trop chaud dans l’espace de cowork qui me tient lieu de bureau.
Jeudi dernier, j’ai dû me rendre à l’évidence.
J’avais la tête qui tournait. Impossible de travailler dans ce sauna et même si théoriquement ma journée n’était pas terminée, je devais bien arrêter.
Ça ne m’arrangeait pas du tout.
Je suis en plein lancement d’un programme d’accompagnement à l’écriture – les inscriptions ferment dans quelques heures d’ailleurs – et le mentorat littéraire fonctionne bien, j’ai énormément de travail en ce moment.
Mais mon corps me le disait sans ambages :
que ça m’arrange ou pas, on s’en foutait, il fallait me mettre au frais.
J’ai décidé d’aller dans un joli petit parc à côté de chez nous, avec une fontaine, de grands arbres, et du gazon moussu.
L’idée de faire quinze minutes de marche sous un soleil implacable ne m’attirait pas particulièrement, mais je ne pouvais pas non plus rester à la maison.
Sur le chemin pour m’y rendre, alors que j’essayais de ne pas penser à la sueur qui dégoulinait sous mes aisselles et dans mon dos, mon regard a accroché quelque chose au sol.
C’était un oisillon sur le dos, les pattes repliées. Ses plumes noires étaient tachetées de blanc, et son bec minuscule pointait vers le haut.
J’aimerais vous dire “un bébé merle” ou “un bébé moineau” mais la vérité c’est que je n’y connais absolument rien, un oiseau est juste un oiseau pour moi.
Il était beau, et il était mort, et j’ai tout de suite su qu’il était mort de chaud.
J’ai failli prendre une photo tellement c’était étrange comme image et puis j’ai trouvé ça obscène, j’ai failli le déplacer et puis je n’ai pas osé.
Tout le reste du chemin, j’ai pensé à lui.
Au parc, j’ai déplié ma serviette et je me suis allongée à l’ombre d’un grand arbre.
J’aimerais vous dire “un grand chêne” ou “un grand tilleul” mais la vérité c’est que je n’y connais absolument rien, un arbre est juste un arbre pour moi.
J’ai tout de suite mieux respiré. L’air était bien plus frais. Je regardais le ciel bleu.
J’étais étendue sur ma serviette. Je ne faisais rien.
Je pensais à l’oiseau.
J’étais triste.
Mais j’étais bien.
J’étais présente.
J’ai été choquée de la différence que ça faisait de venir me mettre à l’ombre dans l’herbe.
Je savais que je serais mieux que chez moi, mais à ce point ?
Vraiment ça m’a décontenancée. Après dix minutes, je me sentais tout à fait bien, alors que j’avais passé la journée à lutter contre la sensation de me mouvoir dans une piscine de colle tiède.
Des questions inconfortables ont commencé à s’inviter dans ma tête.
Pourquoi je ne venais pas plus souvent ?
Pourquoi je ne connaissais ni le nom de l’arbre, ni celui de l’oiseau ?
Pourquoi j’attendais que la chaleur fasse tomber des animaux du ciel pour m’octroyer une pause ?
Et puis j’ai pensé que c’était ironique, quand même, que le seul moyen de survivre à la chaleur soit de s’allonger à l’ombre d’un grand arbre et d’attendre : n’est-ce pas exactement ce que le capitalisme, qui est à la racine du changement climatique, tente de nous interdire ?
C’est ironique que la planète réponde à notre hyperactivité maladive avec des canicules,
et que ces canicules nous obligent à ralentir, à nous réfugier dans la nature,
à nous souvenir que nous avons un corps et que nous allons mourir et que posséder des vêtements Louis Vuitton n’y changera rien.
C’est ironique et c’est poétique et c’est beau.
Souvent, quand on parle de réchauffement climatique, on utilise la métaphore de la planète qui “brûle”, soit une référence consciente ou inconsciente aux enfers.
Comme si le monde cherchait à nous faire souffrir parce que nous avons fauté, en mode père toxique et violent.
Et moi je ne crois pas à cette vision punitive de l’univers.
Je crois que ce réchauffement, c’est peut-être une tentative de nous sauver de nous-mêmes. Comme si l’univers nous voyait courir avec allégresse vers un mur et essayait de nous éviter le pire, nous adressait de grands signes avec les bras en mode “hé ho, attention, arrête-toi !”.
Normalement, quand la température augmente beaucoup, un animal à sang chaud ralentit.
On ne fait pas message plus clair, plus limpide, vous ne trouvez pas ?
Ça m’évoque le concept de “pharmakon”. En grec ancien, ce mot désigne une substance ou une pratique qui est à la fois poison et remède.
A mes yeux, la canicule est un pharmakon.
Un poison, parce que si nous refusons de l’écouter, nous en mourrons.
Note : refuser de l’écouter, c’est aussi prétendre que la climatisation va régler tous nos soucis — des installations qui consomment énormément d’énergie, c’est l’inverse d’une solution.
Un remède, parce qu’elle nous parle une langue simple et implacable : si tu veux vivre, alors tu dois t’allonger à l’ombre d’un grand arbre et ne rien faire.
Et si tu vis dans un monde qui ne te permet pas de t’allonger à l’ombre d’un grand arbre et de ne rien faire,
alors tu dois changer le monde.
Je compte sur vous, je compte sur moi.
On va changer le monde. D’accord ?
P.-S. : pour des conseils sensés sur la façon de vivre quand il fait très chaud, allez lire cette petite note :
P.-P.-S. : depuis, Britney va mieux.





D'accord !