Hier matin, quand j’ai désactivé le mode avion de mon téléphone, j’ai reçu plusieurs messages d’un coup.
Un de mes meilleurs amis à Berlin m’avait envoyé “This is insane. I’m so happy”.
Et un des mes meilleurs amis à Paris : “enfin de bonnes nouvelles et des perspectives !”.
J’avais annoncé un programme éditorial avec de jolis thèmes tout bien ordonnés la semaine dernière et j’y déroge déjà.
La meuf pas fiable.
Mais le contexte politique a imposé un autre sujet.
C’est aussi pour ça que je prolonge la campagne de réabonnement (avec tous les bonus : ateliers d’écriture, carnet…) d’une semaine, jusqu’à mardi 3 novembre prochain.
C’est grâce à ces deux messages que j’ai appris que Lula avait gagné les élections présidentielles au Brésil.
Contre toutes les prédictions, tous les sondages.
C’était le candidat de gauche ; il affrontait Bolsonaro fils qui l’avait devancé au premier tour.
Lula devait perdre et ce pronostic n’était pas du défaitisme, juste un constat rationnel fondé sur l’équilibre des forces en présence.
Et pourtant Lula a gagné, porté par une communication sur les réseaux sociaux très efficace dans l’entre-deux tours, qui a permis une mobilisation record au second tour.
D’autres bonnes nouvelles :
A Berlin où j’habite, le parti de gauche Die Linke a remporté les élections municipales le mois dernier.
La tête de liste qui devrait devenir maire s’appelle Elif Eralp.
Il y a quelques années à peine, Die Linke était un parti très faible, divisé, personne n’aurait parié sur lui contre la grosse artillerie du SPD, le parti historique de “centre-gauche” – qui vire sérieusement à droite.
Et pourtant, Die Linke a gagné, grâce à une campagne qui centrait la question du logement et des opérations de porte-à-porte massives et bien rodées.
En Serbie, le parti des étudiants a obtenu une large victoire contre le dirigeant d’extrême-droite Aleksandar Vucic.
Beaucoup craignaient que Vucic ne reconnaisse pas sa défaite ou truque les résultats du scrutin.
Et pourtant, l’extrême-droite dégage, son maintien au pouvoir rendu impossible par de très larges mobilisations étudiantes.
Oh et Aleksandar Vucic était un admirateur assumé de Viktor Orban, le Premier ministre autoritaire d’extrême-droite de la Hongrie… qui s’est lui-même fait battre à plate couture en avril 2026 et qui a dû quitter le pouvoir, enclenchant un processus de re-démocratisation en Hongrie.
Aucune de ces victoires n’est parfaite ni définitive.
Il ne s’agit pas de tomber dans l’adoration simpliste d’une figure ou d’un parti politique juste parce qu’il évite le pire.
Mais toutes ces victoires sont réelles.
Réelles et inattendues.
Toutes ces victoires vont changer la vie de dizaines de millions de gens.
Si ça peut se produire ailleurs, ça peut arriver en France aussi.
Et même des victoires bien plus grandes, des changements bien plus profonds.
Récemment, je suis allée voir un documentaire sur la résistance à l’apartheid en Afrique du Sud à la fin des années 1960 (Comrade Tambo’s London Recruits, réalisé par Gordon Main), à travers le parcours de militant•es britanniques blanc·hes qui ont utilisé leur privilège blanc pour mener des actions pensées et dirigées par leurs camarades noirs sudafricains — ceux-ci étant beaucoup plus étroitement surveillés et violemment réprimés.
Après la projection, on a pu discuter avec un des militant·es dont parle le documentaire. C’était un homme âgé qui avait l’air d’un gentil papi fatigué, pas d’un agent secret de gauche.
Il nous a expliqué qu’à l’époque, la fin de l’apartheid en Afrique du Sud était considérée par beaucoup de gens comme une utopie, un truc de doux rêveurs qui ne se réaliserait jamais.
Et pourtant il s’est battu.
Et pourtant l’apartheid a pris fin.
Pas tout de suite. Mais un jour, en partie grâce à des gens comme lui, c’était fini.
L’espoir pour moi, c’est l’affect progressiste par excellence.
L’espoir d’un monde meilleur, plus juste et plus digne et plus joyeux.
Mais aussi l’espoir qu’on peut placer dans l’autre, quelque chose comme : même si on n’est pas complètement d’accord sur tout, même si parfois je ne te comprends pas, je te respecte. Je crois qu’on peut trouver un terrain d’entente et ensemble faire de belles choses.
D’ailleurs, quand je parle avec des gens de droite, je suis toujours surprise de voir à quel point iels sont cyniques. A les entendre, tout le monde est animé par son égoïsme et sa paresse et sa duplicité, tout est foutu et part à vau-l’eau alors c’est sauve qui peut et surtout chacun pour sa gueule.
C’est bien pour ça que l’extrême-droite pousse des narratifs angoissants et paralysants.
Le désespoir, c’est le meilleur ami des fachos.
Et pourtant en ce moment, à gauche, on voit proliférer les discours de désespoir : “j’ai tellement peur”, “tout est foutu”, “je ne veux même plus y penser tellement ça m’angoisse”, “tout le monde est facho de toute façon”.
Alors oui, on va être honnêtes, c’est grave la merde.
L’État de droit vacille.
La répression des mobilisations est d’une violence sans borne. Des manifestant·es pacifiques perdent des yeux, des mains, des morceaux de jambe. Des personnes sont envoyées en prison ferme sans aucune preuve.
Gérard Larcher, le président du Sénat et censément le deuxième personnage de l’Etat en termes de rang protocolaire, parle d’interdire le principal parti de gauche, LFI.
L’attentat raciste qui s’est produit à Trappes est une putain de tragédie, rendue possible par quarante ans de normalisation du discours raciste et haineux de l’extrême-droite.
Et la crise n’est pas limitée à la France.
Par exemple, à Berlin, une quarantaine (oui, une quarantaine) de policiers a procédé la semaine dernière à un raid violent pendant la paisible réunion d’un collectif de meufs trans. Sur un autre plan, le SPD a menacé de refuser l’alliance à Die Linke au motif que ce seraient de dangereux extrémistes alors qu’il s’agit d’un parti réformiste mou du genou.
(Oui, la diabolisation de la gauche réformiste, c’est LA stratégie du moment.)
Néanmoins : le désespoir n’est pas une option.
Surtout si tu es une personne blanche cisgenre avec des moyens financiers corrects.
Pourquoi je précise “une personne blanche cisgenre avec des moyens financiers corrects” ?
Parce que les autres (les personnes pauvres, racisées, transgenres…) sont directement visées par l’extrême-droite, se prennent des portes dans la tronche depuis des années, et que ce serait vraiment indécent de venir leur donner des leçons de morale.
À l'inverse, quand tu es privilégié•e, tu ne figures pas dans les premières cibles des fachos. Et tu as des ressources pour aider.
Si tu te demandes ce que ça veut dire, “moyens financiers corrects”, petit rappel pour que tu voies où tu te situes :
Au-dessus de 2 238 euros (pour une personne seule) tu gagnes plus que la moitié des personnes actives en France donc c’est déjà bien.
Au-dessus de 3 232 euros tu fais partie des classes aisées.
Au-dessus de 5 102 euros mensuels, tu entres dans les 5 % les plus riches.
Juste pour recaler les ordres de grandeur.
Plein de personnes luttent, certaines mettent leur vie en danger.
Souvent des personnes minorisées à plein d’endroits.
Le moins qu’on leur doit, c’est de ne pas les donner perdu·es d’avance.
Et de contribuer quand on peut, là où on veut.
Il y a de l'espoir. On a besoin de toi.
Et si tu te dis : “oui mais moi je n’ai pas d’espoir, alors comment je fais ?”
Entre dans la danse, de n’importe quelle façon.
N’attends pas d’avoir 100% foi dans un truc avant de t’engager.
C’est aussi parce qu’on s’engage qu’on y croit.
L’espoir ne précède pas toujours l’engagement. Il est nourri par l’action.
Donc, je répète, si tu es une personne blanche cisgenre avec des moyens financiers corrects et que tu trouves que ce qui se passe est grave : arrête de te lamenter en doomscrollant sur ton canapé et bouge-toi les miches.
Rejoins un collectif.
N’importe lequel à ce stade, juste mets-toi en mouvement.
Si tu ne peux pas rejoindre un collectif, donne des thunes.
Va manifester.
Lis des infos, fais tourner, relaie.
Parle de ce qui se passe autour de toi.
Prends soin des gens dans ton entourage qui sont plus en difficulté que toi. (ça peut être aussi simple que : inviter à un bon petit dîner / prêter des thunes / aider dans une démarche admin…)
Avoir peur c’est humain, être en colère aussi, mais il ne faut pas que ça nous fasse oublier qu’on a des moyens, on peut aider, et ce ne sont pas nos corps qui sont en première ligne.
Parfois la peur confine à la résignation qui confine au nombrilisme.
Je suis la première à le vivre, je ne jette pas la pierre.
Je ne cherche pas à te dire que tu es “une mauvaise personne” ou “pas assez radicale” ou je ne sais pas quelle connerie que certain·es aiment bien balancer pour se sentir supérieur·es.
Simplement : il y a de l’espoir et on a besoin de toi.
Mariame Kaba, une militante et community organizer étatsunienne qui lutte pour l’abolition de la prison, a contribué à diffuser un dicton dont elle a fait sa philosophe :
“L’espoir est une discipline”.
Voici comment elle en parlait dans un entretien de 2018 (traduit en 2023 par Frédérique Popet dans En attendant qu’on se libère. Pour une justice sans police ni prison, éd. Hors d’Atteinte) :
“Je crois qu’il existe toujours une possibilité de transformer et de changer les choses, quelle que soit la direction, bonne ou mauvaise.
J’ai entendu l’idée que l’espoir est une discipline dans la bouche d’une religieuse il y a de nombreuses années (…) et je me suis dit : « Mon Dieu. Cette idée selon laquelle l’espoir est une discipline à pratiquer tous les jours, je l’entends comme une philosophie de vie. »
Parce que dans le monde dans lequel nous vivons, il est facile de ressentir un sentiment de désespoir, de se dire que rien ne va jamais, que rien ne changera jamais, que les gens, au fond, sont mauvais et mal intentionnés.
J’ai parfois l’impression que c’est régulièrement prouvé, donc je comprends tout à fait ces réactions. Je comprends pourquoi les gens se sentent comme ça.
Simplement, je fais un choix différent.
Je choisis de penser différemment et d’agir différemment. Je choisis de faire confiance aux gens jusqu’à ce qu’ils se montrent indignes de ma confiance.”
Oui, il existe toujours une possibilité de transformer et de changer les choses, quelle que soit la direction, bonne ou mauvaise.
Il y a de l'espoir. On a besoin de toi.





oh qu'est-ce que ça me parle ce que tu as écrit. J'aime particulièrement "même si on n’est pas complètement d’accord sur tout, même si parfois je ne te comprends pas, je te respecte. Je crois qu’on peut trouver un terrain d’entente et ensemble faire de belles choses."
Et ma principale manière d'agir, c'est de partager, de relayer des infos, ou d'écrire des livres qui, doucement, font évoluer les mentalités, j'espère (j'essaie de ne pas m'y limiter, mais c'est déjà ma petite goutte d'eau, celle que je peux le plus faire, en fonction de mes moyens, de mon temps, de ma santé...).