"Il faut trouver l’écriture où on est à l’aise"
3 questions à Eve Simonet, autrice d'auto-théorie (éd. SILAA, 2025)
Un des grandes joies de mon existence, c’est de pouvoir contribuer à des projets littéraires auxquels je crois.
Bien sûr, j’écris mes propres livres.
(D’ailleurs, mon prochain roman sort dans quelques semaines, et je vais vous en reparler très vite. Pour les curieuses qui veulent un avant-goût, c’est par ici.)
Mais j’adore aussi travailler sur les écrits des autres. En particulier au travers du mentorat littéraire et de la relecture de manuscrits.
Je ne vois pas mon rôle comme celui d’une correctrice : je ne cherche pas “réparer” des textes, leur ajouter ce qui leur “manquerait” ou leur retrancher ce qui serait “de trop” pour qu’ils correspondent à une sorte d’idéal prédéfini de ce que serait une “bonne écriture”.
Quand je lis un manuscrit, ce qui m’intéresse au contraire, c’est sa spécificité : sa texture, son grain.
Et le but, c’est de voir comment on va encore plus loin dans cette direction, celle que l’autrice a choisie, dans la langue qui est la sienne.
J’ai découvert le projet d’Ève Simonet dans le cadre de la relecture.
Quand j’ai lu pour la première fois le manuscrit, il m’a saisie par sa vivacité, sa profonde intelligence et sa langue nuancée, fluide et joyeuse.
J’ai tout de suite pensé : il va falloir que j’en parle dans l’infolettre.
Et maintenant qu’il est publié et disponible à l’achat, voilà, je peux enfin le faire !
auto-théorie, c’est une série de douze nouvelles intimes qui se lisent d’une traite. Qui n’ont pas peur de dire les mots, même ceux qui fâchent ou qui dérangent, qui racontent sans détour les violences et aussi l’amour, la joie, le désir et le plaisir.
J’ai envie d’écrire : c’est brillant, parce qu’objectivement c’est un livre qui respire l’intelligence, mais c’est nécessaire de dire aussi que le propos met beaucoup de soin à rester accessible et même, dans une certaine mesure, affectueux.
Affectueux dans le sens plein du terme : non pas mièvre, mais sororal.
L’autrice et la lectrice y conversent comme des amies.
D’ailleurs, j’ai eu envie de l’offrir à plusieurs copines.
Vous aussi, vous verrez, vous aurez envie de faire tourner votre exemplaire auprès des femmes que vous aimez.
Je vous invite de tout cœur à découvrir auto-théorie, d’Ève Simonet, avant qu’il ne soit épuisé : le premier tirage est parti très vite, et il m’est avis que ce deuxième va sûrement connaître le même sort !
Comme Ève était de passage à Berlin, on a profité pour se voir dans un café et discuter écriture intime.
On a parlé :
de l’écriture comme façon de “raccrocher les wagons” de sa propre vie,
du choix de l’autoédition,
du rôle de la joie et de l’espoir dans le livre
de l’importance d’apprendre à recevoir des retours
et de la stratégie préférée d’Ève pour retrouver l’inspiration quand elle séchait.
Bonne lecture !
Est-ce que tu as eu des surprises pendant l’écriture du livre, des choses qui ne se sont pas passées comme tu t’y attendais ?
J’ai été surprise de l’effet positif que l’écriture a eu sur moi. Ça a raccroché les wagons de ma vie. Pendant longtemps, c’était comme si j’avais été dans un flou total de ce qu’avait été ma vie. À travers ces douze nouvelles, douze souvenirs, qui partent de mon enfance jusqu’à ma vie de jeune adulte, j’ai retracé une frise de ma vie, de ma sortie d’amnésie traumatique. Ça a été un refuge, un plaisir de l’écrire. Une pause et une reconnexion à moi, une forme de thérapie par l’écriture.
La première nouvelle que j’ai écrite, c’est l’histoire de mon clitoris. Les premiers mots me sont venus en tête, et j’ai déroulé ça sur Google Docs, dans un café. Plus je posais des mots sur cette histoire, sur ma découverte de mon clitoris, plus je me l’appropriais.
C’était une réappropriation de ma mémoire et de ma version des faits, alors même que je sortais d’une amnésie traumatique. Ce n’était pourtant pas exactement mon intention au départ : je n’avais pas d’objectif précis quand j’ai commencé.
Mais à la fin de l’écriture, rétrospectivement je me suis rendu compte que j’avais beaucoup écrit pour moi, pour faire sens de ce que j’ai vécu. Je suis fière d’avoir réussi à suivre ce fil-là. Parfois c’était dur, parce que j’ai vécu des choses difficiles : des violences sexuelles, psychologiques, conjugales.
Avec ce livre, c’est enfin moi qui prends la parole sur ma propre histoire, alors qu’on ne m’avait pas donné cette possibilité jusque-là.
C’est aussi pour ça que j’ai choisi l’autopublication : ce projet-là est tellement intime, je m’expose beaucoup.
J’avais déjà publié deux précédents livres avec des éditeurices, et je ne m’étais pas sentie bien accompagnée, pas prise en considération. Celui-là, je voulais que ce soit mon petit bonbon à moi. Je voulais me sentir la plus libre possible, que ça reste à taille humaine.
Finalement, c’était relativement facile de l’autopublier : il y avait quelques étapes à suivre, mais rien de bien compliqué.
C’était plus facile pour moi de faire ce choix parce que j’ai une communauté sur Instagram, environ 50 000 personnes. Je savais que je pourrais m’adresser aux gens qui me suivent.
Et si le livre doit voyager, ce sera par le bouche-à-oreille.
Un truc que j’ai su un peu trop tard, c’est que je pouvais m’entourer d’une éditrice indépendante. C’est à ce moment-là que je t’ai contactée. Heureusement que Victoire (Tuaillon, ndlr) m’en a parlé, ça n’aurait pas été le même ouvrage.
C’est un livre qui fait la part belle à la joie et à l’espoir.
Est-ce un choix conscient ou est-ce venu spontanément ?
C’est intrinsèque au projet, et à ma vie. Je suis encore dans la découverte de la joie et de la sécurité, et c’est assez inattendu.
J’y pensais tout à l’heure : j’ai passé mes vingt-cinq premières années avec une majorité de mauvais moments, de pensées très noires. Je n’ai pas fait de dépression, mais je cherchais un sens, et je l’ai perdu de vue. Je suis allée dans des endroits sombres, j’ai fui dans la consommation de drogues… À un moment, j’ai eu peur que mon optimisme naturel ne se concrétise pas dans un projet de vie sain, safe, secure.
Avec mon corps aussi, je sentais qu’il y avait quelque chose en plus, sans pouvoir le toucher du doigt. Maintenant que je l’ai, c’est encore plus stylé que ce que j’avais imaginé ! (rires)
Mais surtout, je suis dans l’émerveillement de ce qu’est ma vie. Je ne pensais pas que c’était possible de se sentir aussi bien.
Donc j’ai envie de transmettre ça. On est nombreuses à avoir été maltraitées, traumatisées.
J’ai envie de faire écho aux personnes qui ont vécu ça, et de montrer que c’est possible de s’en sortir.
Mais il faut faire attention quand on porte ce genre de discours, sur la joie et l’espoir, parce qu’il y a une notion de privilège. Par exemple, j’ai pu faire des thérapies. Comment on fait quand on ne peut pas se les payer ?
C’est aussi pour ça que j’ai à cœur de parler de pratiques qui permettent de se reconstruire et qui ne sont pas forcément de l’ordre de la thérapie. Le polyamour, pour moi, c’est aussi une pratique de résistance au fascisme et au patriarcat : on crée des réseaux de soin, de care. Ce sont des pratiques concrètes, ancrées et incarnées, que je veux apporter.
Beaucoup de gens m’ont dit que la nouvelle les avait fait réfléchir sur ce sujet. Pour moi, assumer frontalement ma position, ce n’était pas évident. J’avais peur que ça me porte préjudice, que des personnes de ma famille s’en servent contre moi pour la garde de mon enfant. Finalement, ça a beaucoup résonné chez les gens. L’accueil a été super.
Ça me touche énormément quand les gens ont compris où je veux en venir et que ça fait écho dans leur propre vie. Pas mal de personnes m’ont remerciée d’avoir posé les vrais termes sur les violences sexuelles. On parle de plus en plus d’inceste, de violences sexuelles sur mineures, mais rarement au « je ». On manque encore beaucoup de ces récits.
Quels conseils tu donnerais à quelqu’un qui veut écrire ?
Ce que j’ai appris avec cet ouvrage-là, c’est qu’il ne faut pas avoir peur de poser un premier jet. Ce n’est pas le rendu final. Il faut accepter de poser un truc peut-être pas ouf, mais que tu vas venir enrichir.
Je commençais des nouvelles et je me disais : c’est tout pourri. Maintenant, quand je vois le nombre de fois où j’ai retravaillé chaque nouvelle, chaque ligne, chaque mot… Il ne faut pas trop se juger, ne pas se bloquer par la peur que ce soit mauvais.
Et puis, ne pas avoir peur d’explorer les thèmes qui nous attirent, même si on n’est pas tout à fait sûre de ce qu’on veut en dire. Par exemple, j’ai découvert que j’aime écrire sur la sexualité, même si je n’ai pas beaucoup de modèles de livres non pornographiques, érotiques, avec un propos politique derrière.
Il faut trouver l’écriture où on est à l’aise. L’écriture intime, c’est facile pour moi. Je glisse, ça va. Je suis en train de commencer un essai et j’ai déjà envie de m’arracher les cheveux. Ce n’est pas du tout la même vibe. Je suis contente de ne pas avoir pensé : l’essai, c’est stylé, c’est intelligent, je vais commencer par ça. Il faut commencer là où c’est facile.
Ensuite, c’est important d’apprendre à écouter les retours.
Je l’ai fait lire assez tôt à une de mes meilleures amies. Elle avait un regard très critique. Je n’ai pas voulu suivre ses conseils au début, j’étais pleine d’ego, mais elle avait vraiment raison. Le faire lire à des personnes autour de soi, ça nourrit beaucoup de choses.
Mais pas trop non plus : il ne faut pas deux mille retours. Et pas uniquement de personnes qu’on connaît : pour moi, il y avait un enjeu important dans le fait que tu ne me connaisses pas. Si toi tu trouvais ça cohérent, c’est que ça l’était. Mes amies connaissaient les histoires, j’avais peur qu’elles passent à côté de certaines choses. Il fallait un regard extérieur, et un regard de quelqu’un qui connaît l’écriture intime.
Enfin, j’ai beaucoup lu des autrices qui m’inspiraient. Les livres de Dorothy Allison, c’est ma bible, je les ai lus au moins cinquante fois. J’adore Wendy Delorme dans son écriture intime et érotique, plus trash. Parfois je lisais trois pages au hasard d’un livre d’écriture intime que j’aime, quand je séchais. Ça me donnait toujours des idées.
Merci beaucoup, Ève !
Pour prolonger la discussion, n’oubliez pas de commander le livre :
Il va vous plaire.
A très vite, les copain·es.




