Le Nobel de la procrastination
Un sujet féministe (+ un replay en cadeau)
Je suis une procrastineuse de première.
Une procrastineuse de génie, même.
Je peux procrastiner n’importe quelle tâche, de la plus anodine à la plus cruciale.
Me brosser les dents.
Déclarer mes impôts.
Ecrire un message à mon meilleur ami.
Écrire un livre.
Lire un livre.
Manger.
Heureusement que ma respiration et les battements de mon cœur sont pris en charge par mon système nerveux autonome sinon je trouverais le moyen de les repousser à plus tard.
Le jour où on crée un prix Nobel de la procrastination, il faudra me le décerner.
Et pendant longtemps, j’en ai énormément souffert.
(Ca va beaucoup mieux maintenant, je vais expliquer pourquoi et comment.)
Le pire, c’était :
Au boulot, en tant que salariée : impossible de me motiver à faire les tâches qui étaient attendues de moi, donc je m’en acquittais à la dernière minute. En me sentant nulle, en me demandant “mais comment font les autres P*TAIN ???” ;
Dans l’écriture : je voulais désespérément écrire, je sentais que ça bouillonnait à l’intérieur. Et je ne m’y mettais pas. En me sentant nulle, en me demandant “mais comment font les autres P*TAIN ???”
Comme j’en souffrais, j’ai cherché à comprendre la procrastination.
Incise :
Je sais que vous êtes nombreux·ses à vouloir acheter mon nouveau roman, Je dis la vérité, et que vous… procrastinez.
Je comprends à 100% (cf. le sujet de cet article).
On s’approche des deux mois après la parution et le nombre de ventes qu’on atteint à ce stade est crucial pour déterminer la suite.
Donc si tu hésitais, que tu faisais les yeux doux au roman depuis quelque temps en attendant le bon moment :
Le bon moment, c’est maintenant. Vraiment.
Et pour toustes celleux qui l’ont déjà acheté et lu, merci merci MERCI pour vos messages.
Je n’aurais pas pu rêver de recevoir autant de “je l’ai adoré” et “je l’ai lu d’une traite”. Je suis très touchée, émue, heureuse.
Si le cœur t’en dit, pense à mettre une évaluation sur les sites habituels, ça aide à donner de la visibilité au livre.
Tu peux aussi en parler autour de toi. Le marché du livre est l’un des seuls où le bouche-à-oreille fonctionne encore aussi fort, et je trouve que c’est beau.
Merci pour le soutien et la force.
Retour à notre thème du jour.
J’ai trouvé des ressources sur la procrastination sans difficulté : il y a pas mal de recherches académiques sur le sujet, ce qui n’est pas étonnant dans une société productiviste.
En psychologie cognitive, la procrastination est définie comme un comportement où l’on évite des tâches importantes, qu’on veut réaliser, car elles provoquent des émotions négatives.
L’explication est la suivante : on choisit d’éviter l’émotion négative à court terme, malgré les conséquences à long terme.
On choisirait un soulagement immédiat mais néfaste.
On parle d’un échec du comportement de régulation.
C’est le modèle largement dominant dans la recherche, et on le retrouve dans les articles de vulgarisation les plus connus sur le sujet.
Par exemple, celui du célèbre blog Wait but Why, avec ce schéma très parlant, qui prétend qu’à l’intérieur de notre cerveau, il y a un conflit entre “la personne qui prend des décisions rationnellement” et “le singe de la gratification immédiate” qui serait le coupable de la procrastination :

Vous aussi, vous avez remarqué ?
Cette explication frappée au coin du bon sens porte un sous-texte moral évident :
les procrastinateurices seraient des gens qui choisissent la satisfaction immédiate au lieu de se concentrer sur leur bien-être futur.
Bouh, c’est mal, c’est très mal, avez-vous entendu parler du protestantisme puritain et de la nécessité d’acheter votre (lointaine) place au paradis par un quotidien (immédiat) fade et chiant ?
En dehors du fait qu’il est moralisateur, ce modèle ne me convient pas pour deux raisons.
D’abord, je suis très forte pour renoncer à la gratification instantanée.
J’ai préparé et obtenu deux concours exigeants (Normale Sup, puis un concours de la fonction publique) qui nécessitaient de mettre ma vie en pause pendant un à deux ans pour ne faire QUE travailler. Donc non, je ne suis pas gouvernée par un “singe de la gratification immédiate”.
Ou alors, il faut réussir à m’expliquer pourquoi ce petit singe s’active très fort à certains moments et pas du tout à d’autres, soit la question quand on souffre de la procrastination — une question que ce modèle laisse de côté.
Ensuite, comme je l’ai dit, j’étais loin de me sentir bien quand je procrastinais, même à court terme, même sur le coup.
Je me sentais beaucoup mieux quand je réussissais à faire ce que je devais faire : le problème, c’est que je n’y parvenais pas. Je le vois aussi au quotidien avec les femmes que j’accompagne en mentorat littéraire : quand elles repoussent l’écriture, elles sont en PLS. Elles s’en veulent. Elles se trouvent nulles. Elles désespèrent.
(Et c’est pour ça qu’on travaille ensemble pour les sortir de l’ornière.)
Au total, même si ce modèle peut être intéressant comme une première approche de certains mécanismes qui sous-tendent la procrastination, il me semble qu’il crée plus de flou qu’il n’en dissipe.
Alors, je propose quoi ?
Je suis arrivée à la conclusion suivante : pour réfléchir adéquatement à la procrastination, il faut lui donner un cadre 1) qualitatif 2) féministe et 3) informé sur les neuroatypies.
Je m’explique.
1) Un cadre qualitatif
Plutôt que de parler de la procrastination “en général”, de façon “quantitative” (on procrastine un peu/beaucoup), je crois qu’on devrait l’approcher de façon qualitative.
C’est-à-dire : s’intéresser de très près à la nature des tâches procrastinées.
Qu’est-ce qu’on évite ? et par quoi on le remplace ?
Si vous évitez un truc que vous détestez : peut-être que c’est très bien de l’éviter.
Peut-être que le problème, c’est d’essayer de vous forcer.
Peut-être que vous devez tenter de vous bâtir une vie où vous n’avez pas à faire cette tâche que vous haïssez.
Alors je sais ce que vous allez me dire : “oui mais on ne peut pas éviter tout ce qu’on n’aime pas dans la vie”.
Certes. On doit bien déclarer ses revenus aux impôts, par exemple.
(Sauf quand on est milliardaire et qu’on planque tout dans des paradis fiscaux, hahaha, qu’est-ce qu’on rigole.)
Mais sérieusement, réfléchis-y, surtout si tu es une femme :
quand une tâche te fait souffrir, vraiment souffrir, pas juste un petit inconfort passager
– essaie de la dégager.
Demande à quelqu’un de le faire pour toi (en offrant quelque chose en retour). Ou supprime-la purement et simplement.
Franchement, j’aurais gagné du temps si j’avais compris plus tôt que le salariat n’était pas pour moi. Je ne peux pas me pointer chaque matin au bureau et effectuer des tâches dont je ne vois pas l’intérêt ni le sens.
ça me rend malade. Littéralement. Quand j’étais salariée, j’allais m’évanouir dans les toilettes et j’avais régulièrement des mini-grippes cheloues où pendant 24H j’étais HS.
Et ce n’est pas un truc de meuf privilégiée qui s’exclame, une cigarette Vogue à la main :
“oh là là trop dur le boulot moi j’ai besoin de flexibilité, de créativité, tu comprends, je ne suis tout simplement pas faite pour trimer, pas comme ces gens de la plèbe…”
(A lire avec la voix de Charlotte Gainsbourg.)

Aujourd’hui je travaille dur, plus que quand j’étais salariée, et je gagne moins d’argent, et pourtant je suis tellement, tellement, TELLEMENT plus heureuse.
Je peux trimer, mais pas dans un cadre que je trouve complètement con – ce qui malheureusement pour moi, correspond à 80% des emplois salariés en régime capitaliste.
Donc, premier truc : distinguer entre les tâches qu’on procrastine parce qu’on les déteste, et celles qu’on procrastine alors qu’on aimerait vraiment, vraiment les réaliser.
Ensuite :
2) Un cadre féministe
Une fois qu’on a cette approche qualitative, qu’on regarde la nature précise des tâches procrastinées, et des tâches “de remplacement”…
Il est évident que la procrastination présente des enjeux genrés.
Les femmes que j’accompagne en mentorat littéraire ont tendance à procrastiner des tâches qu’elles aiment, qui donnent du sens à leur vie.
Elles les remplacent non pas par du gros kif en barre, mais par du travail peu gratifiant et peu reconnu.
Elles procrastinent l’écriture et à la place elles font le ménage, elles aident leurs ami·es à déménager, elles élèvent leurs enfants, elles gèrent des galères d’appart, et des galères d’argent.
De nouveau, le “singe de la gratification immédiate”… Bof.
Alors attention, il s’agit quand même de procrastination, parce qu’elles reconnaissent elles-mêmes que ce sont des tâches qu’elles pourraient repousser, ou organiser différemment, pour faire plus de place à l’écriture.
Mais je n’ai pas besoin d’enfoncer la porte ouverte que constitue le caractère ultra genré des tâches qui prennent le dessus sur leur désir d’écriture.
Pour arrêter de procrastiner ce qu’on veut vraiment faire, quand on est une femme, il faut se libérer de l’idée que les autres passent avant nous.
Que notre valeur est indexée au soin qu’on apporte.
Il faut apprendre à être égoïste.
Il faut réussir à penser :
“La rédaction de ma nouvelle de fantasy où une femme-dragon bâtit la cité aux mille tourelles vaut PLUS le coup que d’avoir une salle de bains nickel.”
“Ma femme-dragon imaginaire MERITE que je ne prenne pas le coup de fil de cette pote bien réelle qui veut me parler de son dernier chagrin d’amour.”
“Mon plaisir, mon épanouissement, ma quête de sens passent avant le reste.”
Euh, pardon ?!
Ca veut dire : déprogrammer environ cinq mille ans de patriarcat.
Et enfin :
3) Un cadre informé sur la neuroatypie
Si la procrastination te fait énormément souffrir, peut-être qu’elle est liée à quelque chose qui s’appelle la dysfonction exécutive.
La dysfonction exécutive, qui est notamment présente dans l’autisme et le TDAH, c’est quand on a du mal à se mettre en action, y compris pour des tâches simples, parce que c’est littéralement plus dur pour notre cerveau et notre corps de se mettre en mouvement.
Résultat : on est piégé·es dans une espèce de paralysie ultra angoissante.
(On peut aussi, paradoxalement, avoir tendance à “précrastiner” certaines tâches, à les faire beaucoup plus tôt que nécessaire – je renvoie à ce super article de l’Emmaginarium.)
Ce qui me semble vraiment intéressant avec le fait d’amener la neuroatypie dans le tableau, c’est :
de sortir d’un discours “quand on veut, on peut”, pour regarder ce qui se joue cognitivement, émotionnellement, derrière la procrastination, en fonction des spécificités de la personne ;
de déculpabiliser.
Oui, tu procrastines un truc que ta collègue parfaite (celle qui est toujours bien coiffée et, le midi, apporte sa propre salade bio faite maison) réussirait sans difficulté.
OK. C’est comme ça.
Ça ne dit rien de ta valeur morale ni de ta valeur tout court.
Ce qui importe, c’est de trouver comment faire pour mener à bien le travail qui a du sens pour toi, qui te tient à cœur, et qui te permet de construire la vie que tu aimes.
La collègue parfaite : OSEF.
(Soit : On S’En Fout, pour les lecteurices de plus de 60 ans, cœur sur vous.)
A partir de ce triple cadre-là, qualitatif, féministe et sensibilisé à la neuroatypie, je crois qu’on peut apporter des réponses à la procrastination qui ne sont pas juste : “découpe la tâche en plus petits morceaux”.
Ce sera le sujet de la semaine prochaine.
Oui, parce que cet article fait partie d’une série sur la procrastination.
Au programme :
pourquoi la procrastination est un sujet féministe – l’article du jour
les vraies raisons derrière la procrastination créative : les 4 piliers à mettre en place faire ce que tu aimes – à venir
les deux clés pour arrêter de procrastiner les choses qui te tiennent à cœur – à venir
comment faire appel aux autres peut aider à sortir de la paralysie – à venir
Comme presque toutes mes séries : une bonne partie des articles sera derrière un paywall.
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Est-ce que ça te parle ?
Je suis vraiment curieuse de savoir ce qui résonne et ce qui fait moins écho à ton expérience.
Si tu as des copaines procrastinateurices, fais-leur tourner l’email.
(Est-ce que “faire tourner” c’est une expression de vieille ?
J’ai l’impression d’avoir écrit “lâchez vos coms 😜😜😜”.)
A la semaine prochaine.
Petit cadeau !
Voici le replay de notre discussion avec la passionnante Elise Thiébaut, sur le thème “Virginités”.
Grâce à ce puits de science et de bonnes blagues, j’ai appris que l’hymen n’existait pas et qu’il y avait des cellules souches dans un endroit IMPROBABLE à savoir, peut-être dans ta culotte (mais si, mais si).
On a parlé du pouvoir de la fiction, de la beauté des fards à paupière irisés, et du potentiel menaçant des fellations (mais si, mais si bis).
Regarder ce replay = la solution idéale pour procrastiner un truc chiant (ou s’occuper le cerveau en faisant la vaisselle).
Je vous remets le lien de son infolettre qui vaut vraiment le coup : Nouvelles Lunes. Abonnez-vous.




Sur le fait de faire passer les autres avant soi : mais tellement ! Je suis actuellement en reconversion pro, alors j’ai plus de temps, mais je n’arrive pas à me mettre sur mes propres projets en priorité parce que je suis accaparée par les demandes des autres auxquelles « je ne peux pas dire non parce que j’ai du temps! » J’ai écrit dans mon carnet hier : prioriser mon temps et mes projets plutôt que de considérer que mon temps est disponible pour tout le monde. Sacré travail parce que comme tu l’as dis on vient briser des milliers d’années de fonctionnement mais faut y croire 💪🏻