C’est bizarre de se voir changer.
Quand des évidences s’effondrent.
Quand des “JAMAIS” se transforment en “oui carrément”.
Un changement sur lequel j’ai beaucoup écrit, bien sûr, c’est ma sortie de l’hétérosexualité pour entrer dans le lesbianisme.
Cinq étoiles sur cinq, je recommande à une amie, tmtc.
En ce moment, il se passe autre chose.
Bon, déjà, j’ai changé de coupe de cheveux. Je porte maintenant une sorte de carré. Certains amis m’ont dit que c’était beau et que ça m’allait bien. D’autres m’ont comparée à “la dame du CDI”. Je crois que tout le monde a raison, étrangement.
Mais il y a quelque chose d’autre aussi.
C’est plus subtil.
Et ça m’amène à instaurer quelques nouveautés dans cette infolettre – notamment à lancer les Rencontres du Grain, ce qui me réjouit et m’électrise AU PLUS HAUT POINT.
Je suis ravie d’être de retour ici et de tout ce qui s’annonce.
(Je t’explique tout à la fin.)
Je m’en suis rendu compte pendant l’été.
Comme tu le sais peut-être, j’ai pris une longue pause, plusieurs semaines sans travailler. Du tout.
Ni mentorat littéraire, ni infolettre, ni ateliers d’écriture, ni rédaction de mon prochain livre.
Rien de rien.
(Les indés workaholic qui me lisent mesureront le poids de ces mots.)
Tout ce que j’ai fait : boire des latte avoine, câliner le chat, nager dans la piscine municipale de Kreuzberg et commencer enfin L’Homme sans qualités – absolute BANGER, vous allez en réentendre parler.
C’étaient mes premières vraies vacances depuis longtemps.
Et surtout, c’était la première fois depuis des années que j’avais envie de m’arrêter, envie de décrocher.
Entre les canicules, les incendies, le génocide des Palestinien·nes soutenu et financé par les puissances occidentales, et quelques soucis persos, mon été ne correspond pas forcément aux images idylliques qu’il est de bon ton d’afficher sur les réseaux sociaux.
Mais ces vacances m’ont offert du repos, et c’était ce dont j’avais besoin.
(La meuf découvre à 36 ans que pour reprendre des forces, il faut : cesser de travailler. Un vrai génie.)
Dans ce calme, quelque chose a émergé : j’ai envie de projets communs, partagés.
C’est ça qui me nourrit en ce moment.
Quelques exemples concrets pour que tu voies ce que je veux dire :
Je fais partie d’un groupe de travail autogéré, composé de six autrices, et j’observe à quel point nos visios régulières me donnent de l’élan – alors que je suis en principe plutôt allergique aux réunions un peu floues qui durent plus de 15 minutes.
Et aussi : j’effectue bientôt un aller-retour à Paris, malgré la complexité logistique de l’affaire (un trajet de 8 heures avec la Deustsche Bahn + trouver des logements pas trop chers + le prix de la vie sur place).
Parce que je veux absolument participer à une discussion avec une photographe talentueuse, Alice Murillo.
On va papoter devenirs saphiques et joies les·bi·ennes à l’occasion du finissage de son exposition photographique, sur le coming-in saphique.
(Ca se tiendra à Violette & Co le 24 septembre et Alice a préparé un déroulé aux petits oignons. Viens donc si tu es dans le coin, on va bien rigoler. C’est gratuit, il n’y a pas besoin de réserver.)
Ou encore : j’habite quelques jours par semaine dans une colocation. On est cinq.
Au début, j’appréhendais. Mes quatre colocs sont tous germanophones, proches les un·es des autres, j’avais peur à la fois de me sentir mise de côté et de ne pas supporter la présence d’autant de gens.
Et finalement, j’adore nos dîners de colocs, nos discussions sans enjeu en nous brossant les dents.
Peut-être que ça te paraît complètement banal.
Pour moi, cette soif de présence et de projets partagés, c’est un GROS retournement de situation.
Car de base, je déteste les groupes.
Il me semble que tout groupe humain a tendance à créer une hiérarchie merdique – parfois je suis en haut de la chaîne alimentaire, parfois en bas, dans tous les cas ça ne fait pas ressortir le meilleur de ma personnalité.
Ce n’est pas par hasard que j’ai choisi une des disciplines artistiques les plus solitaires qui soient. L’écriture, c’est une pratique à laquelle tu t’adonnes essentiellement en solo et en pyjama.
Et là je me retrouve à dire que je. veux. du. collectif.
Ça me fait tout drôle, je te jure.
Je vois bien que je ne suis pas la seule.
Partout autour de moi, je vois se multiplier les book clubs ou les clubs tout court, les prétextes pour se rencontrer, passer du temps ensemble, faire des choses à plusieurs – peut-être que tu l’as remarqué toi aussi ?
Par exemple, pendant la rédaction de ce texte, je suis tombée sur ce post de Victoire Tuaillon qui lance un bookclub et fait de son infolettre un espace de petites annonces (un truc qu’on avait aussi fait ici, vous vous souvenez ?).
Je me rappelle de Pauline Harmange qui avait conclu une longue infolettre sur les dangers de l’IA en partageant sa joie d’avoir créé un “club de soupe” avec quelques amies : de temps en temps, elles se retrouvent autour d’une soupe.
Alors je me demande pourquoi.
Est-ce justement à cause de l’IA générative que nous avons soif et besoin de “vraies gens”, comme Harmange le suggère ?
On est assaillis de textes et d’images générés par des machines.
De plus en plus, les gens qui me découvrent sur internet me demandent, mi-méfiants mi-désespérés, si je suis une “vraie personne”. C’est dingo, non ?
Tout ça nourrit sans doute l’envie et le besoin de nous retrouver dans des espaces temps qui ne sont pas ceux des réseaux sociaux, de créer des liens plus personnels, profonds, humains.
Mais il n’y a pas que ça.
Je crois que je me réconcilie aussi avec les groupes parce que je comprends la différence entre un collectif et une clique.
Une clique, c’est un groupe qui fonctionne sur la base d’une hiérarchie et de normes, le plus souvent implicites, afin d’établir sa supériorité sur celleux qui n’en font pas partie. Ce sont les “mean girls” du collège et les collègues qui te font comprendre que tu n’es pas assez cool pour eux.
Un collectif, au contraire, c’est un groupe d’abord soudé par un but commun – parfois aussi simple que : parler de notre amour pour les tagliatelles. Cet objectif peut impliquer des règles de fonctionnement et d’appartenance : si tu détestes ce type de pâtes, sans doute que le collectif WE LOVE TAGLIATELLE n’est pas le bon pour toi. Mais on ne méprise pas, par défaut, celleux qui préfèrent les rigatoni.
Bien sûr, cette définition schématique ne suffit pas à embrasser la complexité du réel. La ligne de partage entre clique et collectif est poreuse, floue.
Simplement, avec le temps, j’apprends à mieux distinguer les deux.
Et je prends mes jambes à mon cou quand les logiques de clique menacent de me submerger, au lieu de serrer les dents en tentant de me convaincre que si si j’adore cette douce ambiance d’exclusion et de mépris et sans doute que j’ai mal compris la dernière fois quand j’ai senti que…
Ce qui laisse plus de place aux gens et aux groupes qui me font du bien. C’est parfait.
Enfin, ma soif de partage pourrait venir du fait que je me suis enfin créé la vie dont j’avais besoin : une existence où je m’offre le luxe d’une solitude choisie et chérie.
Comme l’écrit Lauren Bastide dans Enfin seule (Allary Editions, 2025), pour pouvoir s’intéresser vraiment à l’autre, il faut avoir bâti toute la solitude dont on a besoin. Ce qui ne va pas de soi quand on est une femme.
C’est aujourd’hui mon cas. Je passe beaucoup de temps seule, par choix. Je mesure ma chance.
Si je creuse, au-delà du collectif, je crois que c’est surtout la rencontre qui m’intéresse.
Ce que j’aime dans la rencontre, c’est qu’elle ne fait pas de promesse exagérée.
Elle ne garantit pas de compréhension ou d’union ou de fusion entre les êtres.
La rencontre, c’est une ouverture, une suspension de nos certitudes, rendue possible par l’intérêt mutuel entre plusieurs personnes.
En écrivant ça, je pense à la philosophie d’Emmanuel Levinas : chez lui, la rencontre est un concept-clé.
Il la définit comme un événement éthique fondamental où le moi est bouleversé et mis en question par l’irruption du visage d’autrui. C’est par la rencontre que nous comprenons que nous ne sommes pas seul·es au monde – une illusion puissante. C’est dans la vulnérabilité de l’Autre que nous fondons la nécessité d’une éthique du soin.
Te rencontrer, ce n’est pas juste te voir pour un café et tu me fais un résumé explicatif de ta vie et moi de la mienne et salut on se revoit dans deux mois.
Une vraie rencontre, c’est délicat.
C’est savoir écouter, et aussi savoir parler – il y a une générosité de l’accueil, et une générosité de la visite. Danser cette danse du partage.
C’est même risqué.
Une rencontre véritable ne peut pas être confortable de bout en bout, et n’offre aucune garantie d’en sortir indemne.
Dans ce passage d’Eropolitique (éd. Le Passager Clandestin, 2025) la philosophe Myriam Bahaffou l’articule en ces mots : “les forces contradictoires, violentes et angoissantes qui émergent d’une rencontre ne peuvent être résolues, réglées, encore moins “thérapeutiques” : elles ne sont pas une catharsis nécessaire pour aller mieux. Elles nous font contempler le vertige et l’opacité insaisissables de l’autre et de nous-même”.
(La philosophe parle dans cet extrait spécifiquement des relations BDSM, mais il me semble que ce qu’elle y écrit s’applique aussi aux rencontres qui ne se tiennent pas dans ce cadre relationnel-là.)
Et puis la rencontre est sinueuse, elle prend du temps.
C’est un lent processus de sédimentation, où le sens se construit et se dégage peu à peu, d’une façon qui n’est pas entièrement prévisible, pas complètement prédéterminée.
Est-ce que ça te parle ?
Pendant mes quelques semaines de pause estivale, au fur et à mesure que cet élan vers la rencontre se faisait jour, je me suis demandé comment le transformer en changements concrets dans l’infolettre.
Dans ma tête ça donnait à peu près :
“OK, c’est bien beau ces grands élans lyriques, on parle de Levinas et compagnie, mais concrètement… tu fais quoi ?”
J’ai bien réfléchi, et voici à quoi je suis arrivée :
4 changements et nouveautés pour cette saison.
1) Dans ma façon d’écrire : je veux, dans mes posts, donner plus de place aux voix qui me nourrissent.
Faire davantage circuler les œuvres qui me touchent, entrer en dialogue avec d’autres auteurices, contemporaines ou non, les citer. Les posts ne seront pas plus longs ni plus difficiles à lire, mais ils seront plus riches, comme une tapisserie qui comporterait plus de couleurs.
(Je ne sais pas si tu as remarqué, mais ce post comporte déjà plus de références que les précédents.)
2) Sur les sujets que j’aborde : je veux que tu puisses me proposer des sujets et me poser des questions.
J’y répondrai dans l’infolettre, en mode “question des lecteurices”.
Je sais que tu as plein d’idées et d’envies et d’interrogations.
Comme on est plus de 8000 ici (youpi !), ce serait trop complexe de procéder par email.
Alors j’ai créé cette boîte à questions.
Elle est ouverte à toustes, anonyme et (évidemment) gratuite.
Ne te censure pas, pose toutes les questions qui te travaillent, même celles qui te paraissent trop “bêtes” ou trop “bizarres”.
N’aie pas peur non plus de dire des choses maladroites sur le plan politique. Je ne me moquerai d’aucune question, je le promets. Le but c’est justement qu’on puisse parler honnêtement, pas de jouer à “qui a le lexique militant le plus pointu”.
Bien sûr, je ne peux pas promettre de répondre à tout : si je ne me sens pas à l’aise de répondre à une question ou que je manque de temps, je la laisse de côté. Mais je vais faire de mon mieux et je suis sûre que ça va être très intéressant.
3) Sur la fréquence de publication : pour la première fois depuis cinq ans, je vais sortir du rythme hebdomadaire.
Un post par semaine, c’était super et j’ai adoré le faire, mais aujourd’hui c’est trop.
C’est trop pour moi et c’est trop pour vous.
En rencontre, vous êtes nombreux·ses à me dire, avec un adorable sourire gêné : “je n’ai pas le temps de tout lire, je suis tellement désolé·e”.
Je veux que le fait de recevoir un numéro du Grain soit un motif de réjouissance, pas de culpabilité. J’écrirai donc un post par mois, et un seul – mais vraiment fouillé.
Je m’inspire d’une de mes infolettres préférées : La Superbe, par Eva Kirilof, qui y explore l’histoire de l’art à travers un prisme féministe (mais pas que). La parution n’est pas très fréquente et chaque numéro m’apprend quelque chose d’important, déplace mon regard.
Je crois qu’on a besoin de ça en ce moment. Moins, et mieux.
(Et puis, entre deux posts de fond, je passerai sûrement une tête pour donner des nouvelles, je me connais.)
4) Sur les formats qui accompagnent les posts : on va avoir plus d’occasions de se voir et discuter.
Je continue bien sûr les ateliers d’écriture : j’en propose depuis cinq ans, vous les aimez, et je veux préserver cet espace d’exploration et de création.
Mais j’ai aussi imaginé de nouveaux formats : les rencontres du Grain.
L’idée, c’est d’ouvrir pour vous des espaces de rencontre et de discussion avec des auteurices et activistes stimulantes comme Apolline Bazin, Daisy Letourneur, Emilia Roig.
Et puis aussi des temps de discussion juste entre nous, pour qu’on ait le temps de papoter.
Pour celleux qui aiment noter les dates bien à l’avance, vous pouvez voir tout le programme sur la page “agenda” de mon site, par là.
La première rencontre a lieu le 6 octobre, avec Apolline Bazin, et on parlera de l’histoire du drag. Ça va être passionnant.
(Il y aura des replays pour tout.)
Si tu as envie que l’année à venir soit placée sous le signe du féminisme, des rencontres stimulantes et bienveillantes, et de l’écriture :
tu es pile poil au bon endroit.
Alors bien sûr, tu imagines sans difficulté qu’il va y avoir des histoires d’abonnement premium : je ne peux pas fournir tout ce travail gratuitement, tu le sais déjà.
Mais pour aujourd’hui, je te propose qu’on laisse ça de côté.
Je veux te laisser le temps de digérer toutes ces informations.
Est-ce que ça te plaît, ça t’intrigue ?
Tu as une question ?
Dis-moi tout en commentaire.
L’automne commence demain alors je te souhaite un beau dernier jour d’été.
Et on se retrouve en octobre pour un post sur un sujet crucial qui m’obsède depuis des années :
dans un monde complexe et épuisant, comment on fait pour ne pas oublier ce qui est vraiment important ?
Déjà, comment on décide de ce qui compte le plus ? Et puis comment on ne se laisse pas dévier ?
Hâte.
P.-S. : trop long, pas lu ? Je suis de retour après une pause qui m’a fait du bien (YAY !) et il y a quelques nouveautés, notamment :
une boîte à questions à laquelle je t’invite à participer : propose-moi des sujets, pose-moi une question, demande-moi un conseil, c’est comme tu veux. J’y répondrai dans l’infolettre en mode “courrier des lecteurices”.
un rythme élagué pour prendre en compte le fait que tu as de moins en moins de temps et de plus en plus d’emails. Je t’écrirai moins mais mieux.
des rencontres avec des auteurices et activistes de grand talent. Le programme est ici, sur la page agenda de mon site.





Quel plaisir de te lire à nouveau !
"Pour s'intéresser vraiment à l'autre, il faut avoir bâti toute la solitude dont on a besoin". Merci !!!! Tellement de gens ne comprennent tellement pas ça, et le prennent contre eux alors que c'est juste "pour moi". Et trop hâte aussi de la prochaine lettre, pile dans mes réflexions du moment ! Merci d'être toujours une source d'inspiration et de réflexion.