Je suis retournée sur Insta.
Dis-moi quoi faire.
En ce moment, j’en vois partout.
Je lis pleiiiiin de gens qui clament à qui veut l’entendre : “j’ai arrêté les réseaux sociaux et ma vie tout entière s’est transformée, j’ai le teint frais, l’œil rieur, etc etc”.
Moi, je voudrais vous parler de l’inverse.
Ces dernières semaines, après un an d’arrêt complet, j’ai choisi de retourner sur Instagram.
Je l’ai fait pour promouvoir mon nouveau livre, Je dis la vérité, qui est sorti il y a six semaines. C’est un roman auquel je crois, politiquement et artistiquement : je veux le défendre et le porter partout où je le peux.
Y compris sur les réseaux sociaux, donc, malgré la peur qu’ils m’inspirent.
J’avais quitté Insta parce que l’application me rendait terriblement anxieuse sans que je réussisse à l’utiliser de façon modérée.
Et ce retour a été très intéressant.
Souvent déplaisant, mais passionnant.
Je suis frappée par la facilité avec laquelle, après un an d’arrêt total (et bienheureux), je replonge dans cette application, au risque de procrastiner des tâches plus importantes, intéressantes et excitantes.
(Je réfléchis beaucoup à la procrastination en ce moment, parce que je prépare une formation en ligne spécifiquement sur le thème : comment arrêter de procrastiner l’écriture. Je vous en reparle bientôt).
Et je crois qu’on passe à côté d’un truc quand on dit qu’Insta “capte notre attention” grâce à son algorithme maléfique – en gros.
D’accord, une fois qu’on est déjà dans l’application, l’algorithme nous scotche à l’écran en nous proposant une succession de contenus soigneusement pensés pour nous activer émotionnellement.
Mais ce qui m’intéresse, et qui est très peu analysé, c’est le moment d’avant, le moment où tu vas ouvrir l’application.
Là tu as un choix clair et simple entre ne pas aller sur insta et aller sur Insta. Et tu sais très bien ce qu’est cette application, ce qu’elle fait à ta santé mentale, à la démocratie et à la planète.
Alors pourquoi on fait ça ? Pourquoi on veut utiliser l’application ?
Pourquoi je clique sur insta dès que j’ai 2 minutes de libre ?
L’explication la plus courante c’est : “on veut des shots de dopamine”.
Alors.
Déjà, les fonctions de la dopamine dans le cerveau sont très complexes et le discours actuel du “tout dopamine” est à peu près aussi scientifique que Tonton Michel qui grommelle que le réchauffement climatique, ça existe pas parce que l’hiver a été froid.
Ensuite, plus profondément – pourquoi on aurait toustes tellement besoin de ces foutus shots de dopamine ?
Qu’est-ce qui est tellement addictif là-dedans ?
Là je pense qu’on tombe sur une réalité vachement plus intéressante que ce réductionnisme biologique, à savoir :
Quand on ouvre Instagram, on sait que l’application va se charger de nous mettre des trucs sous les yeux sans qu’on ait rien à décider.
Pour un temps illimité.
Et c’est hyper agréable qu’on décide à notre place.
Je pense profondément que je clique sur l’icône Instagram car je veux être débarrassée de cette question douloureuse et angoissante du “que dois-je faire ?”
Peut-être que vous trouvez ça bizarre, comme idée ?
Après tout, on est dans une société qui nous encourage beaucoup (en apparence), à aller au bout de nos désirs et qui nous dit qu’on doit TOUT décider.
Au point absurde où tout doit être “personnalisable”, tes écouteurs doivent avoir tes initiales gravées dessus et tu dois pouvoir choisir l’épaisseur de ton oreiller et… Vous avez l’idée.
Le capitalisme libéral remplace la question “qu’est-ce que je dois faire ?” par “qu’est-ce que je veux faire ?”. A première vue ça a l’air super, on arrête de s’infliger des trucs chiants par devoir et on fait exactement ce qu’on veut, youpi.
Dans les discours de gauche, souvent on critique ce glissement en disant qu’il est illusoire, trompeur, parce qu’en fait le capitalisme limite très fortement, par mille moyens détournés (comme les oppressions systémiques), notre capacité à faire ce qu’on veut.
OK, je suis d’accord avec ça.
Mais on oublie de dire : même quand on est réellement libre de choisir, c’est ultra difficile de savoir ce qu’on veut en tant qu’individu.
C’est très difficile parce que nous sommes des animaux sociaux conditionnés à vouloir ce que veut le groupe, c’est la base de notre survie.
C’est très difficile aussi pour de simples raisons cognitives : notre énergie mentale n’est pas illimitée. Quand on a passé vingt minutes à se prendre la tête sur la couleur des bouchons d’oreille qu’on porte la nuit, on a moins de jus pour le reste.
C’est bien pour ça qu’une des questions les plus angoissantes de l’âge adulte, c’est : “qu’est-ce qu’on fait à manger ce soir ?”
Même quand on a la chance de vivre avec un frigo bien rempli, c’est chiant parce qu’il faut : choisir, planifier, organiser.
Donc je pense que mon addiction à Instagram vient d’un endroit simple – pas très reluisant, mais simple : je veux qu’on me dise quoi faire.
A chaque fois que j’ouvre cette application, je lui adresse une sorte de prière muette et inconsciente : dis-moi quoi faire.
Non seulement l’algorithme décide à ma place ce que je dois voir, mais en plus, ce qui m’est mis sous les yeux relève presque toujours du conseil ou de l’injonction.
(Sauf quand c’est une vidéo AI slop de chaton-kiwi.)
Même en matière politique et intellectuelle, il est très net que les posts qui performent le mieux ne sont pas des analyses nuancées appelant à la réflexion, mais des prises de position indignées sur le mode “vous DEVEZ penser ça”.
On appelle les célébrités des réseaux les “influenceureuses” justement pour ça : parce qu’iels nous influencent.
En revanche, on oublie souvent de dire que si ces personnes détiennent ce pouvoir, c’est parce qu’on leur donne très volontiers.
Collectivement, on veut qu’on nous dise quoi faire.
Du coup, il me semble que la question de la captation de l’attention, que ce soit par Instagram ou Netflix ou les fachos, est très souvent mal posée, tronquée.
Le problème n’est pas tant l’attention que l’intention : la raison pour laquelle ces espaces saisissent avec une telle efficacité notre attention, c’est parce qu’ils résolvent un problème très douloureux, celui de l’intention – la fameuse question “qu’est-ce que je veux, au fond ?”.
Si on ne comprend pas qu’il y a, en nous, un désir ardent qu’on décide à notre place, je crois qu’on passe à côté du problème que posent Instagram, Tiktok, et leur pouvoir d’attraction dément.
Il faut regarder en face le fait qu’il y a une partie de nous qui veut cette passivité, qui en a besoin même.
Ce qui veut dire aussi que c’est complètement à la ramasse de critiquer les réseaux sociaux sur le mode : “quelle horreur, ce sont des bulles de filtre qui reflètent exactement ta vision du monde en t’enfermant dans une position ultra passive” — il faut bien saisir que c’est précisément là que se niche l’attrait des réseaux sociaux.
C’est pour ça qu’on les aime.
C’est exactement ça qu’on vient y chercher : la passivité associée à une définition prémâchée de notre identité.
Les réseaux sociaux nous ôtent la tâche douloureuse et complexe de décider qui l’on est et ce que l’on fait.
Ou plutôt : les réseaux sociaux nous délivrent de l’angoisse de réaliser qu’on ne sait pas qui on est, qu’on ne le saura jamais, et puis qu’on vit seul·e et qu’on va crever seul·e et que néanmoins la vie est très belle et qu’il faut se démerder avec ça.
Ils nous promettent un répit temporaire de la condition humaine, en somme.
Oui, je crois que pour penser sérieusement les réseaux sociaux il faut parler de la condition humaine.
J’entends par là : le fait que vivre une vie bonne c’est la question d’une vie humaine, je crois. Une vie bonne, pas juste une vie confortable ou plaisante. C’est-à-dire une vie qui a du sens.
Sauf que personne ne sait vraiment comment faire, oupsie.
Et c’est pour ça qu’on a douze trillions de religions sur terre (ou plutôt, qu’on en avait avant que la colonisation n’extermine des cultures à tour de bras).
Et c’est aussi pour ça qu’on ouvre Insta.
Vraiment, je pense que les êtres humains sont au moins autant des machines à chercher et créer du sens que des machines à chercher et créer du plaisir et du confort.
Contrairement à ce que prétend la propagande capitaliste.
Au passage, c’est pour ça qu’il me semble que défendre un projet de gauche sur le mode “avec nous tu vas mieux gagner ta vie et respirer un air moins pollué”, c’est peut-être efficace mais sans doute pas aussi efficace que de proposer une cosmogonie, un récit sur quel est l’ordre du monde et quel est le sens de la vie et pourquoi lutter pour l’égalité et la dignité, ça du sens.
Il me semble aussi que c’est ici que se loge la puissance des discours fascistes : ils parlent à ces affects-là. Ils racontent une histoire (horrible) qui répond à cette question du sens.
A cette angoisse existentielle de ne pas savoir qui on est ni ce qu’on veut, à cet obscur sentiment de perte.
C’est pour ça qu’autant de gens qui soutiennent les fachos le font contre leurs propres intérêts.
C’est aussi la raison pour laquelle ça ne sert à rien de dire à des électeurs du RN “mais avec Bardella ta situation se dégradera” : le sujet n’est pas tant, ou pas toujours, la préservation de nos intérêts matériels, et désolée pour les gens qui comprennent Marx et le matérialisme en mode ultra premier degré.
Donc dire “avec la gauche on aura une meilleure retraite”, oui c’est vrai et c’est un bon début, mais vraiment je pense qu’on est loin du compte.
Oh là là, cet article est déjà très long.
(Et vous n’imaginez pas les pages et les pages de disgressions que j’ai coupées au fur et à mesure pour vous épargner.)
Pour en revenir aux réseaux sociaux :
une fois qu’on a dit que leur pouvoir d’attraction se nourrissait de notre angoisse existentielle, qu’est-ce qu’on fait ?
Contrairement aux conseils habituels pour “reprendre le contrôle sur son temps”, moi ce qui m’aide, ce n’est pas du tout d’essayer de me reconcentrer ou de me discipliner sur des buts plus “personnels” ou “productifs” que de scroller bêtement sur Insta, comme répondre à mes emails ou écrire mon infolettre ou contacter cette journaliste à propos de mon roman.
Au contraire : ce qui m’aide à me libérer des réseaux sociaux, c’est d’accepter que je ne sais pas qui je suis,
ni ce que je veux,
ni ce que l’univers me réserve,
et de laisser mon esprit dériver librement.
Je crois que le plaisir passif du scroll, malgré tous ses défauts, a quelque chose d’important à m’enseigner : développer le même rapport de lâcher-prise ave le réel que celui qu’Instagram me force à avoir avec ses vidéos de chatons générées par l’IA.
J’essaie de développer ma capacité à m’abandonner au plaisir passif de regarder les feuilles de l’arbre d’en face, comme je suis capable de m’abandonner au plaisir passif de regarder des posts idiots.
Ça, et puis re-désinstaller l’application.
(Ce que je compte faire bientôt).
Les grandes réflexions sur la condition humaine n’excluent pas un poil de pragmatisme ;)
Mais attention, pas la désinstaller pour courir encore plus vite vers plein “d’objectifs” rentables et productifs.
La désinstaller pour faire de la place à mon angoisse existentielle.
A la semaine prochaine, les copain·es.
D’ici là, pensez à faire coucou à votre angoisse existentielle.




C'est exactement ce que j'avais besoin de lire ce matin, merci !
Est ce que tu as a vu la série Fleabag ? Dans la saison 2 il y une séquence sur la prise de décision qui résonne beaucoup avec ce que tu écris.