Le business as usual, c'est grave ?
Ne vous indignez surtout pas, svp
Moi au moment de préparer cette infolettre :
Je vais parler de la perquisition inique et illégale qu’a subi la librairie engagée Violette & Co, en raison d’un livre de coloriage propalestinien – oui, une perquisition pour un coloriage, ça ne s’invente pas.
Non, je vais parler des protestations en Iran et des massacres que le régime au pouvoir inflige à sa population, de la façon dont on peut et doit tenir une position anti-régime ET anti-Trump.
Non, je vais parler de l’assassinat de Renee Nicole Good, une femme lesbienne étatsunienne que les services de police ont tuée alors qu’elle tentait de s’opposer à une rafle de personnes sans-papiers, et du fait qu’aucune procédure juridique n’est en cours pour punir son meurtrier.
Non, je vais parler du génocide et de la famine qui sévissent actuellement au Soudan et dont absolument personne ne parle.
Non, je vais ne rien écrire, me rouler dans un coin et consommer du Nutella à la petite cuillère jusqu’à épuisement des stocks disponibles.
Non, le Nutella, ça contient de l’huile de palme, et sa production est responsable d’une bonne part de la déforestation détruisant des écosystèmes qui ont mis des milliers d’années à se constituer.
RAHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH !!
Vous voyez où je veux en venir ?
Il y a tellement de sujets que je ne sais pas où donner de la tête.
Je ne sais pas où ma voix est utile et où elle devient performative.
A tout ceci, s’ajoute une exhortation à réagir.
J’ai vu passer de nombreuses critiques du business as usual, dont le propos se résume à peu près ainsi :
“On peut pas continuer notre vie comme si de rien n’était quand des horreurs aussi massives se produisent autour de nous”.
C’est un peu la même ligne que le “Indignez-vous !” de Stéphane Hessel, un petit livre qui avait eu un énorme succès à sa sortie en 2010.
Je vois l’idée, et moi-même, ulcérée par l’indifférence, j’ai pu tenir ce genre de propos.
Mais c’est une position qui me semble présenter un gros problème.
Pour vous expliquer ce que j’en pense, j’ai besoin de faire un détour par la différence entre stress ponctuel et stress chronique.
Normalement, lorsqu’on rencontre un danger ou un problème, le stress est une réaction affective saine, qui permet d’activer nos systèmes physiologiques et cognitifs.
L’exemple souvent donné, un peu cliché, c’est que si on voit un tigre, on stresse, et ça nous permet de courir plus vite.
(Bon, à mon humble avis, stress ou pas stress, le tigre va me rattraper et me boulotter sans difficulté, mais je chipote.)
Une fois que le souci est réglé, le tigre évité, on se régule et on retourne à un état de calme relatif.
Ca, c’est le stress ponctuel.
Ce n’est pas une expérience agréable, mais c’est une expérience limitée dans le temps, avec un début et une fin.
Sauf que, si les conditions stressantes se prolongent trop, ou se répètent très fréquemment, au bout d’un moment, le stress devient chronique. Et le stress chronique, ce n’est pas juste “être stressé·e tout le temps”.
Il y a une différence qualitative de taille : le stress ponctuel nous active, le stress chronique nous désactive.
Là où le stress ponctuel est marqué par une activation de nos systèmes cognitifs et biologiques, censée nous permettre de venir à bout de l’obstacle qui se présente, le stress chronique nous anesthésie.
C’est une réaction adaptative logique : vu que nos réactions habituelles n’ont servi à rien, pour nous éviter de nous épuiser dans une lutte sans issue, on se “met en veille”.
On parle aussi d’impuissance apprise.
Vous voyez le rapport avec l’injonction à s’énerver ?
Le problème avec “indignez-vous!”, c’est que ce modèle d’action politique fonctionne uniquement si on suppose qu’il y a un problème discret dans le temps – discret au sens mathématique, avec un début et une fin – et que notre indignation va permettre de le régler.
Dans ce scénario :
Il y a un problème, une injustice,
On s’indigne collectivement – un état coûteux en ressources affectives, cognitives, physiques,
Le problème est réglé,
YOUHOU on célèbre,
on repasse à un état émotionnel plus doux,
et une fois qu’on est assez reposé·e, on passe au suivant.
Mais dans notre monde, cette invitation-injonction à s’indigner tourne en rond.
Parce que les injustices et les souffrances sont permanentes, à une échelle qui dépasse l’entendement, et qu’on n’a pas de prise directe sur nombre d’entre elles.
Or, on ne peut factuellement pas rester indignés tout le temps. C’est impossible.
Notre corps, notre cerveau, notre cœur ne sont pas faits pour rester en état d’alerte maximal en permanence.
Si on essaie, on va toustes se retrouver en état d’impuissance apprise.
Et en fait, je crois que pour nombre d’entre nous, on y est déjà.
C’est pratique pour le capitalisme, pour toustes celleux qui ont intérêt à ce qu’on se tienne sages.
Dans cet état, on se satisfait de regarder du Netflix merdique pendant des heures, de se faire livrer de la nourriture peu nutritive préparée et livrée par des personnes travaillant dans des conditions indécentes, on se satisfait d’un emploi absurde et inutile qui nous mange tout notre temps et on n’a ni l’envie, ni l’énergie d’aller manifester ou faire du porte-à-porte.
Donc, s’indigner, OK, mais on doit aussi répondre à plusieurs questions essentielles :
où est-ce que je fais commencer et finir mon indignation ?
A quels moments, dans quels espaces, avec qui je la cultive ? à quels moments, dans quels espaces, avec qui je porte des œillères qui me permettent d’avoir envie de vivre ?
Qu’est-ce que je fais de mon indignation ? Comment se traduit-elle en actes ?
Ce dernier point, l’action, me semble essentiel.
Autour de moi, je vois beaucoup de gens qui lisent les news, hurlent que tout va mal, en discutent avec animation autour d’une table, puis continuent de mener leur vie sans jamais donner de leur temps ou de leurs thunes à la moindre lutte. Et qui font ça depuis 40 ans.
Ils ne manquent pas d’indignation, et pourtant je crois qu’ils n’aident pas le monde à aller dans une meilleure direction.
Et c’est pour ça que je ne crois pas à l’indignation, je crois à la résistance.
L’indignation est un sentiment, la résistance une action.
Ce qui veut dire qu’elle nécessite une organisation, mais aussi du repos.
L’indignation permanente nous épuise, nous anesthésie, tandis que la résistance nous construit, nous donne des outils et, si besoin, des armes.
Pour une réflexion riche et ébouriffante sur les différentes façons de résister à l’anesthésie générale, je vous conseille l’écoute de cet extraordinaire entretien entre Lauren Bastide et Myriam Bahaffou, dont l’écoute est vraiment d’utilité publique.
Si vous êtes loin des mondes militants et que vous cherchez plutôt des explications concrètes sur la façon de rejoindre des luttes, je vous recommande mon post “s’engager, comment ?”, qui a beaucoup tourné ces dernières semaines : je n’ai pas de solution miracle mais je pense que ça vous donnera quelques pistes.
Une autre piste intéressante, c’est de cultiver la joie.
Je le fais désormais chaque semaine à la fin de cette infolettre, en vous racontant un truc qui m’a mise en joie.
Évidemment que le plaisir de manger un gâteau aux myrtilles n’annule pas un génocide, ce n’est pas le sujet.
Mais, dans ce moment simple, anodin, je puise des ressources pour repousser l’impuissance apprise.
Alors, si vous aussi vous vous sentez dépassée par les événements, je ne vous invite pas à vous indigner toute seule dans votre coin.
Ce que je vous propose :
Trouvez une action, une seule, qui lutte contre l’anesthésie du stress chronique, et allez-y.
Le plaisir de la semaine, c’est de m’être préparé un gâteau aux myrtilles.
Je crois qu’une des façons de résister à notre anesthésie généralisée, c’est de cultiver la joie.
Alors chaque mardi, je vous raconte quelque chose, quelqu’un, un moment précis qui m’a conduite à me sentir vivante.
Hier, j’ai remis le manuscrit définitif de mon prochain roman à mon éditrice et on a pu l’envoyer en maquette. Ce moment marque la fin d’un travail de très longue haleine sur ce livre.
J’ai bossé comme jamais et franchement, je suis MEGA fière du résultat. J’y ai mis toute ma rage, tout mon amour et aussi une bonne dose d’humour.
Pour célébrer, je me suis préparé un gâteau aux myrtilles.
Et je l’ai savouré.
(La recette ici).
Et vous, votre petite joie de la semaine, c’était quoi ?
Dites-nous en commentaires !
Pour en savoir plus sur les différents éléments évoqués en intro — mais souvenez-vous, vous gaver d’infos déprimantes, ce n’est pas résister :
Perquisition de Violette & Co : article de Mediapart
Répression des protestations en Iran : article de France Info pour le côté factuel et post d’Emilia Roig pour l’analyse politique (en anglais)
Assassinat de Renee Nicole Good : article du Guardian (en anglais)
Génocide et famine au Soudan : récapitulatif de la BBC (en anglais)
Le refus de Nutella de produire sa pâte sans huile de palme : article de UFC Que Choisir



Merci pour cette newsletter Louise <3 C'est très chouette de te lire dans ce monde qui fait parfois (souvent) peu sens.
Je voulais rajouter mon grain de sel concernant l'assasinat de Renee. Elle était probablement bisexuelle et il y a des mécanismes biphones (en plus des lesbophobes) à l'oeuvre dans la couverture de son assasinat, et ça peut être intéressant d'en avoir conscience. Si quelqu'un·e veut creuser, ce post de Floralie Resa est bien fait je trouve : https://www.instagram.com/p/DTYNJfdDbsQ/?igsh=MXJhdTV5a3gzMXh3bA==
Ça résonne de fou, merci d’avoir mis tous ces mots ensemble dans ce sens-là 🥰 moi cette semaine mon moment régénérant c’était une première petite action pour transformer mes envies de création/dessin/facilitation graphique en réalité : trier mes marqueurs, les classer, en faire une palette de couleurs pour les repérer et les assortir facilement quand j’aurai défini ce que je veux représenter 🌟c’était vraiment chouette de faire ça, l’impression d’avoir 7 ans 💝