Les féministes finissent par être… sexistes ?
Maintenant, vous savez pourquoi.
J’avais prévu de parler d’amitié aujourd’hui.
Mon roman, Je dis la vérité, fait la part belle aux relations amicales, à leurs fêlures aussi, et j’avais envie d’expliquer pourquoi ça me paraît nécessaire de proposer des fictions sur l’amitié dépassant le cliché de la “joyeuse bande de potes qui se marre tout le temps”.
Si vous vivez en France, rentrez votre commune sur ce site et vous saurez immédiatement où commander le livre pas loin de chez vous.
Et si vous l’avez déjà acheté, envoyez-moi une photo du livre chez vous.
ça me fait trop plaisir de le voir dans tous ces environnements différents !
Sauf que, pendant les rencontres autour du livre, je me suis rendu compte que la question qui revenait, c’était plutôt :
Pourquoi avoir fait de l’intelligence artificielle un des thèmes centraux du roman ?
Alors on va en parler aujourd’hui.
C’est vrai que c’est un peu bizarre.
D’ailleurs, un des lecteurs du manuscrit, avant que le texte ne devienne un livre, me l’avait expliqué sans ambages :
“Pour moi, tu as écrit deux romans distincts : un roman intime, féministe, qui parle d’émotions, et un roman de SF sur l’intelligence artificielle et le pouvoir.
“Pourquoi as-tu cherché à mélanger les deux ?
“Ce serait mieux de les séparer.”
Je comprends en partie sa surprise : après tout, les féministes parlent peu d’IA.
Quand on le fait, c’est presque toujours pour affirmer un truc de l’ordre de : l’IA générative, c’est mal, ça vole le travail des créateurices, ça nous rend bêtes et il faut la boycotter.
Et hop, on passe à autre chose.
A ma connaissance, en langue française, les autrices féministes qui s’intéressent de près à l’IA se comptent sur les doigts d’une main :
Marion Olharan Lagan, avec son essai Patriartech paru en mai 2024, qui ne parle pas spécifiquement d’IA mais des technologies numériques dans leur ensemble et qui a écrit un post sur l’IA dans son infolettre en juin 2025 ;
L’autrice québécoise Chris Bergeron, qui a publié un chouette “roman autobiographique de science-fiction” avec un axe IA, Valide, en mars 2021 ;
Pauline Harmange qui a publié un article approfondi, nettement en défaveur de l’IA générative, en janvier 2026 ;
et moi-même, qui ai écrit plusieurs séries d’articles sur l’IA depuis octobre 2023, où j’encourage les lecteurices à faire preuve de curiosité et les auteurices à être honnêtes sur leurs pratiques — vous avez beaucoup aimé celui-ci : comment savoir si c’est du GPT ? et il y en a plein d’autres.
C’est à peu près tout.
On est d’accord que ça ne fait pas beaucoup.
Vous connaissez d’autres autrices féministes qui écrivent des trucs sur l’intelligence artificielle ne se résumant pas à ‘“ça pollue et c’est nul” ?
Dites-moi en commentaire, je suis ultra preneuse.
Alors, pourquoi est-ce que je m’acharne à parler d’IA jusque dans mon roman ?
Est-ce qu’en tant que féministe, je ne ferai pas mieux de me préoccuper d’autre chose ?
Il y a deux raisons qui expliquent ce choix, tout à fait conscient et assumé.
La première, c’est sans doute celle à laquelle vous vous attendez :
le roman parle d’IA parce que je pense que c’est un sujet crucial.
Je reste convaincue que les IA génératives sont un bouleversement de grande ampleur de nos modes d’utilisation de la technologie, de production du savoir, et même, à moyen terme, de nos attentes relationnelles.
Ces outils sont de plus en plus utilisés et ils ne vont pas disparaître du jour au lendemain.
J’étais franchement désespérée, il y a deux-trois ans, de voir la plupart des médias progressistes français traiter l’IA comme une mode idiote qu’on allait bientôt oublier.
Je suis soulagée de constater qu’aujourd’hui, les discours ont changé, et qu’on prend ce sujet un peu plus au sérieux…
Mais pas encore tant chez les féministes.
Or je pense que c’est aussi notre travail, en tant que féministes, de penser ce changement, sans se contenter d’une bonne vieille condamnation de principe.
Alors bien sûr que, moi aussi, ça me fout la trouille de voir les vagues de licenciement pour “optimisation” = remplacement par des IA, moi aussi j’en ai ras le pompon de lire autant d’articles, d’infolettres et même de livres manifestement (mal) écrits par chatGPT.
Cela étant je l’ai dit, je le répète : face à l’IA générative, la stratégie de l’autruche et la condamnation pure et simple ne suffisent pas, prétendre qu’il suffit de réinvestir les espaces IRL pour régler la question non plus.
Voici donc la première raison pour laquelle j’en parle : tout simplement parce que ça me paraît ultra important.
Bon.
Il y a un deuxième niveau derrière mon choix, plus complexe et sans doute plus polémique.
Pour vous l’expliquer, j’ai besoin de repartir d’une gêne.
Un malaise face aux rayons “féminisme” en librairie.
Je vois passer beauuuuuucoup de livres sur la maternité, le couple, la santé mentale, nos émotions....
Tous sujets codés comme “féminins”, et le plus souvent partant d’une féminité blanche, hétérosexuelle, cisgenre et valide.
Que ce soit clair : je ne jette pas la pierre sur les autrices, ni sur les lectrices.
Je comprends d’où ça vient et à moi aussi, ça me fait du bien d’aborder tout ça.
J’ai moi-même écrit un livre, Comment devenir lesbienne en 10 étapes, qui s’inscrit pile poil dans cette tendance et que j’ai adoré écrire, donc vraiment je ne suis pas là pour dire que ces ouvrages sont fondamentalement mauvais.
Mais je crois qu’on doit être vigilantes.
Si on continue comme ça, on aboutit à une répartition très genrée des sujets :
aux féministes (qui sont, à 98 %, des femmes) le couple, la famille, l’amitié, le désir, les émotions…
aux autres (un gros paquet d’hommes) : tout. le. reste.
Et ça m’embête beaucoup.
C’est comme si nous les féministes, on finissait par reproduire une division genrée du travail intellectuel.
C’est un peu… sexiste ?
D’ailleurs, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais le lecteur dont je parlais au début de mon post, qui pensait qu’il y avait “2 romans en 1” dans Je dis la vérité, proposait sans s’en rendre compte un “découpage” ultra genré :
d’un côté, un roman de l’intime, des émotions, c’est-à-dire des thèmes féminins – il me recommandait d’ailleurs de me concentrer là-dessus ;
et de l’autre, un roman de SF sur le pouvoir, la technologie – bref, des domaines traditionnellement associés à la masculinité, qu’il me conseillait plutôt de laisser de côté (tiens donc).
Moi, je veux faire communiquer les deux.
Je veux partir d’un point de vue féminin et féministe pour parler de pouvoir, de politique, de technologie.
Comme on est sur Internet et que notre passion collective sur Internet, c’est de déformer les propos tenus, je vais le dire très explicitement :
Je ne pense PAS qu’il soit superflu de s’intéresser aux violences sexistes et sexuelles ou à la maternité ou à toute autre expérience typiquement “féminine” — évidemment que ce n’est pas du tout mon propos.
J’entends bien que le travail féministe, c’est pour partie donner voix à tout ce que la société patriarcale cherche à taire, c’est-à-dire refuser la silenciation et le dénigrement des sujets “féminins”.
Et c’est bien pour ça que Je dis la vérité parle :
d’avoir ses règles,
de tomber enceinte,
d’amours queers,
d’amitiés adolescentes,
de violences sexuelles,
de complexer sur son physique…
Autant de sujets que les vieux dudes balaient d’un revers de main et que la “vraie littérature” a coutume de laisser de côté.
Mais je veux aussi,
dans un monde qui nous agresse, nous limite et nous enferme,
continuer de penser au-delà de ces agressions,
au-delà de cet enfermement.
Je veux tenter de penser l’ensemble du réel à partir de notre point de vue féministe.
Et je suis convaincue qu’on en a besoin, que notre émancipation collective viendra de là.
Bien sûr, je ne suis pas la seule qui le pense — du tout.
C’est un projet qui me semble actuellement porté, avec brio, sur le plan philosophique par des gens comme Myriam Bahaffou (Eropolitique) ou Constant Spina avec Manifeste pour une démocratie déviante.
Sur le plan journalistique, je pense à Tal Madesta ou au média Problematik créé par Léane Alestra, Apolline Bazin et Arya Meroni : on part d’un cadre nettement féministe pour élaborer une pensée politique qui déborde les seules expériences ou thématiques codées comme “féminines” ou “LGBT”.
Ou encore, dans l’essai Une brève histoire de la transmisogynie de Jules Gill-Peterson (trad. Nesma Merhoum et Mihena Alsharif) que je suis en train de lire et dont je vous reparlerai bientôt, on trouve une articulation très fine entre la transmisogynie et le reste des phénomènes socio-politiques qui la constituent et la font perdurer – notamment, SPOILER ALERT, l’impérialisme, la colonisation et la suprématie blanche.
(Si vous lisez l’anglais, je vous recommande aussi l’infolettre d’Emilia Roig, The Big Shift, qui aborde souvent des sujets liés à l’actualité géopolitique de façon originale, accessible et féministe.)
Bref — sans du tout prétendre être la seule ni la première, voilà ce que j’ai essayé de faire à mon tour en écrivant ce roman, Je dis la vérité :
à partir d’un point de vue féministe et lesbien, proposer une fiction aux prises avec nos vécus et aussi notre société.
A mon échelle, avec mes moyens intellectuels, mon regard situé, mes angles morts.
(Je ne sais pas si j’y suis parvenue, ça c’est à vous d’en décider quand vous l’aurez lu.)
Et donc, oui : j’écris des meufs qui parlent de leur corps, leurs relations et émotions
— et aussi l’intelligence artificielle.
Et aussi la montée des idées autoritaires.
Et aussi l’appauvrissement du langage au service d’un projet fasciste.
Parce qu’à mon sens, tout ça est lié.
Voilà. Maintenant, vous savez pourquoi.
Qu’en dites-vous ?
Ça vous parle ?
Cet article fait partie d’une série d’articles sur les thèmes abordés dans mon dernier roman, Je dis la vérité.
Au programme :
pourquoi c’est important de lire et d’écrire des romans, pas que des essais ;
Pourquoi je parle d’IA dans un roman féministe ? — l’article que vous lisez
Pourquoi j’ai choisi d’écrire un roman plutôt joyeux, avec de l’humour, alors qu’il parle de thèmes sérieux et, par moments, de trucs durs — à venir
Si vous vivez en France, rentrez votre commune sur ce site et vous saurez immédiatement où commander le livre pas loin de chez vous.
Et si vous l’avez déjà, envoyez-moi une photo du livre chez vous, ça me fait trop plaisir de le voir dans tous ces environnements différents.
P.-S. : je vais continuer de parler d’IA au sein de cette infolettre.
Je prépare un article sur la question de la “conscience” des intelligences artificielles génératives, pour essayer de démêler entre manipulations des bros de la Tech et questions éthiques réelles.
P.-P.-S. : je ne sais pas si vous avez remarqué, mais la tendance globale sur Substack c’est de plus en plus d’infolettres entièrement payantes, avec très très peu de posts gratuits.
Je fais le choix de continuer à laisser une large partie de mon travail en libre accès.
Si vous en avez les moyens, pensez à prendre un abonnement pour soutenir cette démarche.
Et si l’abonnement est trop cher pour vous, achetez mon livre en librairie.
Vous vous faites un chouette cadeau ET vous soutenez toute la chaîne du livre, moi y compris. Merci.






Pfffiou, merci Louise de nous partager tes réflexions sur ce sujet. Ca résonne fort fort avec des choses que je ressens, qui me mettent en difficulté en ce moment et que je n'arrivais pas à m'expliquer aussi nettement que tu le fais ici. De mon côté, je ressens ce que tu décris à deux endroits, celui du genre et de la race et la superposition des deux dans mon travail m'a fait suffoquer récemment. Je retrouve de l'air en te lisant, c'est précieux. Ca me donne d'aller creuser plus frontalement ce qui se joue pour moi.
Haha mais tellement en phase avec ce que tu écris ! Merci 🙏