PAS LE TEMPS
Tuto pour retrouver de l'espace.
Avant de passer à l’article du jour, une annonce qui m’emplit de joie :
Les inscriptions ouvrent aujourd’hui pour Ecrire Enfin. Yayyyy !
C’est un nouveau programme en ligne pour arrêter de procrastiner l’écriture.
Pas de leçons de technique littéraire à n’en plus finir ni de discours motivationnels sirupeux.
Des méthodes simples, concrètes et éprouvées pour construire une pratique qui vous ressemble.
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Et maintenant, place à l’article.
J’aime la nuit, mais je déteste la fin d’après-midi.
Quand le soleil commence à décliner. Que la journée touche à sa fin.
Je me trouve chaque fois étreinte d’un profond sentiment d’urgence et de manque : quoi, non, le jour n’est pas déjà terminé ? C’est trop tôt ! Passé si vite !
A l’inverse, peu de choses me procurent autant de joie que de m’installer à mon bureau le matin en sachant que devant moi, se profilent des heures et des heures de liberté, que je vais pouvoir lire, écrire, musarder à ma guise.
La joie de sentir que j’ai le temps, que j’ai mon temps.
Je dis “mon” temps parce que je suis jalouse de mes heures. Très.
Territoriale, même. Je les protège farouchement. Je trouve incroyablement difficile de passer du temps à faire des choses qui ne m’intéressent pas ou peu.
Peut-être parce que je suis très consciente de la mort ? Quand on parle du temps, c’est toujours un peu la mort que l’on convoque.
C’est une chance : je peux compter sur mon impatience pour me guider vers ce qui me nourrit et me stimule.
C’est un tel supplice de m’ennuyer que je me morfonds rarement dans une situation qui ne me convient qu’à moitié.
Mais c’est aussi une malédiction.
Mon intolérance viscérale aux événements où dix personnes répètent la même chose en boucle pendant deux heures m’interdit le salariat, la recherche académique, et me rend difficile la participation à des collectifs politiques où les AG interminables sont la règle.
Plus profondément, la vie humaine en général requiert beaucoup de patience. L’amour requiert beaucoup de patience. Le soin requiert beaucoup de patience.
Et je suis si farouche avec mon temps que je cours le risque de devenir radine, pingre. Je n’en suis pas fière, j’essaie d’y travailler.
J’admire la générosité avec laquelle certaines personnes donnent des heures. Pour moi, c’est le cadeau ultime.
Tout le monde ne partage pas mon impatience, mais presque tout le monde sait ce que ça veut dire de “manquer de temps”.
On est nombreux·ses à trouver que le temps passe “trop vite”.
Parce que c’est la condition humaine, et aussi parce que les sociétés capitalistes modernes empirent et aggravent cet état de fait au lieu de nous outiller pour lui donner sens et le transcender.
Le “manque de temps”, c’est le mal du siècle.
Liv Strömqvist, une autrice suédoise, en parle avec brio dans sa BD La Pythie vous parle (éd. Rackham, 2024), son meilleur livre à mon avis.
Elle cite en particulier le philosophe allemand Hartmut Rosa et sa théorie de l’accélération sociale (il est l’auteur de Accélération: une critique sociale du temps aux éd. La Découverte, 2010, trad. Didier Renault).
On dort de moins en moins. On mange plus vite. On veut bien méditer, mais pas plus de quinze minutes, sinon c’est trop long. On paie en sans contact parce que ça nous fait gagner 20 secondes — littéralement.
Bref, on court dans tous les sens pour faire des choses qui n’ont aucun sens.
Et souvent, face à cette urgence subie, émerge un fantasme : l’arrêt.
La suspension temporaire et, si possible, prolongée, de toutes nos obligations.
Si seulement je pouvais tout arrêter trois mois…
Alors j’accomplirais les choses qui me tiennent à cœur et que je repousse sans cesse au lendemain.
Alors je ferais plus de sport.
Alors j’écrirais ce livre.
Alors je repeindrais la chambre du haut.
Alors j’appellerais ma vieille tante qui m’adore.
Et parfois ça se produit, parfois on arrête tout.
Parce qu’on est au chômage ou parce qu’on peut prendre de longs congés ou une autre situation du même genre.
Et alors très souvent, survient quelque chose de terriblement décevant : on ne fait pas toutes ces choses auxquelles on avait pensé.
Je ne parle pas des gens qui ont vécu un burn-out et pour qui c’est une nécessité vitale de se reposer à plein temps. Je parle de personnes qui pourraient, qui voudraient, et qui se font piéger.
C’est comme si le fait d’avoir “trop” de temps, après en avoir eu “pas assez”, nous paralyse.
On s’enlise. Une pernicieuse sensation d’abondance nous tranquillise, le temps continue de passer et on arrive au bout du chômage, au bout de nos congés, au bout de l’année sabbatique sans avoir vécu ce qu’on aurait espéré.
Je l’observe fréquemment en écriture.
“J’avancerai sur mon roman cet été parce que je suis en vacances”. Les vacances passent et trois lignes ont été écrites.
Ce n’est pas facile d’avoir beaucoup de temps sans structure.
Cette idée issue de mon expérience personnelle (et de toustes mes amies en thèse !) est plutôt corroborée par la recherche.
Dans un article académique paru en 2021, des chercheurs en psychologie relatent une expérience portant sur 35 375 Américain·es – un échantillon plutôt mastoc donc – et visant à évaluer la corrélation entre le temps dont on dispose et le bien-être.
Leur conclusion (traduction par moi) : “Ces résultats montrent que, si le manque de temps est effectivement lié à une baisse du bien-être subjectif due au stress, disposer de plus de temps ne se traduit pas systématiquement par un bien-être subjectif accru. Disposer de beaucoup de temps libre est parfois même associé à une baisse du bien-être subjectif en raison d’un manque de sentiment de productivité.”
Pour me sentir mieux dans mon rapport au temps, je dois d’abord renoncer à la course absurde que tente de nous imposer cette fin de civilisation capitaliste.
Mais je dois aussi, et je trouve ça beaucoup plus dur, renoncer au fantasme du cocon libre de toute obligation, de la “table rase”. Ce n’est pas une solution.
Lauren Delphe, une autrice de grand talent qui m’avait accordé un entretien il y a quelques années, m’avait expliqué qu’elle se nourrissait de la frustration ressentie dans son emploi salarié pour nourrir son écriture le soir.
Que la non-écriture en journée, subie par contrainte économique, faisait partie des combustibles de l’écriture.
“Plus je suis prostrée à mon job et plus j’ai envie d’écrire. (...) Je pense que la frustration de mon job m’aide à voir où sont mes priorités.”
(Allez lire tout l’entretien et achetez son livre, vous vous ferez un cadeau.)
C’est d’une grande sagesse, je trouve.
Je dois apprendre à composer avec le manque de temps, jouer avec la frustration.
Le “bon moment” n’existe pas.
Est-ce que ça fait écho à des choses que vous avez pensées ou vécues ?
Si vous souffrez de ce fantasme du “bon moment” dans votre rapport à l’écriture, rejoignez-nous dans Écrire Enfin.
Tous les détails sont ici.
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Attention, pour bénéficier de ce cadeau, il faut prendre votre place avant demain midi — mercredi 24 juin.
Ne tardez pas trop.
Et à nous toustes, je souhaite de trouver le juste rapport au temps : celui qui nous aiguillonne vers ce qui compte.
A la semaine prochaine.
P.-S. : trop long, pas lu ?
Je vous invite à rejoindre un programme d’accompagnement pour les personnes qui procrastinent l’écriture.
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Merci pour cet article. J'ai récemment quitté mon travail pour essayer de me consacrer à l'écriture pour quelques mois, et je ressens particulièrement cette pression que représente une abondance de temps sans structure, et l'angoisse de ne pas réussir à être productif.ve. Mais c'est toujours beaucoup plus facile d'avancer que quand j'avais un travail salarié, car il me pompait toute mon énergie et je n'étais absolument pas capable d'écrire à côté.