Tu mens comme tu respires.
Je dois vous avouer que ça me fait rire jaune que tout le monde hurle que oh mon Dieu oh mon Dieu, avec l’intelligence artificielle, on entre dans une ère de désinformation maximale
Quand j’étais petite, mes parents se sont convaincus que j’étais une menteuse.
Après quelques mensonges d’enfant, notamment pour manger en cachette des bonbons et du chocolat (!), mon cas a été décidé : j’étais une menteuse.
C’est-à-dire que le mensonge n’était pas une activité à laquelle je pouvais, ou non, m’adonner.
Le mensonge était devenu mon identité.
A plusieurs reprises, assez souvent pour que j’en garde un souvenir très net, on m’a dit : “toi, tu mens comme tu respires”.
Pendant longtemps, j’y ai cru.
Je me suis construite en pensant que j’étais une affabulatrice de la pire espèce.
C’est presque drôle.
Car j’étais une enfant sage, soumise, soucieuse de respecter les règles et d’être récompensée pour mon bon comportement. Mes rares mensonges à mes parents ont été déjoués bien vite, précisément car je n’étais pas une menteuse particulièrement douée, et aussi en raison du fait que je vivais dans une famille où le contrôle parental était très étendu.
Bien sûr, aucune accusation du même ordre n’a été portée à l’encontre de mes deux frères aînés, jugés plus “francs du collier”, plus “directs”, bref, de bons petits gars – alors même qu’eux aussi, évidemment, cachaient certaines choses à mes parents.
J’ai mis des années à saisir la portée sexiste de ce traitement différencié : toute dissimulation de ma part, une petite fille, était perçue comme la preuve d’un caractère vicieux portant au mensonge, tandis que les cachotteries de mes frères ne portaient pas à conséquence.
Je vous raconte ça parce que je crois que cette anecdote dépasse mon cas personnel.
Toutes les femmes n’ont pas grandi en entendant “toi, tu mens comme tu respires”, mais toutes les femmes savent que leur parole ne vaut presque rien et qu’elle est susceptible d’être remise en cause à n’importe quel instant.
Toutes les femmes savent qu’elles seront accusées de mentir aussitôt que leurs mots mettront en danger un homme puissant, qu’il s’agisse de leur père au sein de leur famille, ou d’un chef sur leur lieu de travail.
Toutes les femmes savent que si elles sont attrapées une fois en train de mentir, on dira qu’elles ne sont pas dignes de confiance les mille fois suivantes.
Pour une femme, le mensonge n’est jamais seulement “un” mensonge.
Il devient la preuve d’une carence morale, voire d’une folie.
Car la menteuse n’est pas bien loin de l’hystérique.
Les femmes sont enfermées dans ce paradoxe infernal :
quand elles disent la vérité, elles sont accusées de mentir,
et il faut qu’elles mentent pour être prises au sérieux.
Car quand elles disent la vérité sur la domination et la violence qu’elles subissent, leur parole est ramenée à un mensonge : “oh, ne l’écoutez pas, vous savez comme sont les femmes, elle délire”.
Je dois vous avouer que ça me fait rire jaune que tout le monde hurle que “oh mon Dieu, c’est si terrible, avec l’intelligence artificielle, on entre dans une ère de désinformation maximale”, sans jamais reconnaître les mille façons dont notre monde est bâti, depuis très longtemps, sur des mensonges.
Toutes les personnes minorisées savent déjà parfaitement ce que ça fait de vivre dans un mensonge permanent, et très bien organisé.
Peut-être qu’on pourrait partir de là pour réfléchir à ce que c’est que la désinformation, au lieu de faire comme si c’étaient les services secrets russes qui avaient inventé ça au moment de l’invasion de l’Ukraine.
On dit souvent que la parole des femmes est dénigrée, silenciée – là-dessus, je ne vous apprends rien. Ce qu’on dit moins, en revanche, ce sont les conséquences de ce dénigrement systématique.
Il me semble qu’elles sont extrêmement étendues.
Je crois que beaucoup de femmes n’ont pas accès à la co-construction de la réalité, ni même à leur vérité propre.
Ce n’est pas seulement qu’on n’est pas écoutées et que c’est dur et frustrant (même si oui, aussi).
C’est qu’au bout d’un moment, à force de voir notre parole piétinée, notre regard méprisé, on finit par ne plus savoir nous-mêmes ce que l’on pense vraiment, dans le secret de notre cœur.
Je parle là d’une aliénation totale, d’une violence inouïe.
C’est un peu l’inverse d’adhérer à une théorie du complot, quand des gens se flattent d’avoir tout compris sur la base de leurs propres recherches (aka, trois articles mal écrits par des gens peu formés) et de leur propre cerveau tout-puissant.
Nous, au contraire, on se dit : “ok, j’ai vraiment très fort l’impression que la réalité, c’est A, à peu près toute mon expérience du réel me dit que c’est A, mais vu que tout le monde me hurle B en permanence, sans doute que c’est B ?”.
Vous connaissez l’expérience de Asch ?
Dans ce dispositif expérimental, on pose une question très simple à plusieurs participant·es : on leur montre 2 images puis on leur demande d’identifier la ligne de gauche parmi celles de droite.
En conditions “normales”, tout le monde ou presque réussit le test sans difficulté.
Mais dans l’expérience, on introduit des complices du chercheur, qui donnent toustes une mauvaise réponse.
Résultat ? Une proportion importante de participant·es (environ les trois quarts) donne également une réponse fausse, en suivant l’avis unanime du groupe, alors même qu’il est manifeste que la ligne la plus longue n’est pas celle qui a été désignée collectivement.
En d’autres termes, la pression du groupe a fait perdre le contact avec la réalité — alors même que dans ce cas, elle est facilement observable et objectifiable.
Ce qui est encore plus intéressant, c’est que les chercheurs ont ensuite discuté avec les participant·es qui se sont trompé.
Et parmi elleux, certaines n’avaient pas du tout conscience d’avoir cédé à la pression du groupe.
En tant que femme et personne neurodivergente, j’ai l’impression de vivre, chaque jour de ma vie, dans l’expérience de Asch.
Je passe mon temps à voir des choses, à vivre des expériences, dont le groupe majoritaire me dit : “non, ça n’existe pas, tu délires, tu mens”.
Cette agression lesbophobe n’en était pas une, tu as mal vu.
Cette remarque transphobe n’était pas transphobe, tu as mal entendu.
Ce livre n’était pas sexiste, tu as mal lu.
Et je dois, chaque fois, me demander si j’ai perdu le contact avec la réalité, ou bien si ce sont eux qui se trompent.
D’ailleurs, entre femmes, on passe notre temps à faire ça : vérifier notre vécu de la réalité.
C’est effarant à quel point ça nous concerne toutes.
Cette question, posée sur un ton qui se veut léger mais dont l’interlocutrice attentive perçoit immédiatement l’anxiété :
“Donc tu es d’accord, c’était bien ça, je ne suis pas folle ?”
Cette question, je l’ai entendue dans la bouche de femmes de toutes trajectoires, de tous horizons, de tous âges. Souvent à propos de comportements masculins.
Toutes, on doute.
Toutes, on tente d’échapper au spectre du mensonge, c’est-à-dire, parce que nous sommes des femmes, au spectre de la folie.
Et je me dis que le privilège ultime, c’est sans doute ça : savoir, sans l’ombre d’un doute, ce qui constitue pour soi la vérité.
Voilà pourquoi je crois que la question de la vérité est un sujet cruellement, urgemment féministe, et voilà pourquoi mon prochain roman s’appelle Je dis la vérité.
Il y aurait encore mille choses à dire sur ce sujet, certaines d’ordre plus philosophiques, d’autres liées davantage à l’actualité mondiale. Je choisis de m’arrêter là, c’est un thème qui me tient à cœur et m’affecte émotionnellement, je veux me préserver.
Si tout ça vous parle, dites-moi, et on pourra poursuivre la conversation autour d’autres articles.
D’ici là, si ce sujet résonne, je vous invite à précommander mon livre, Je dis la vérité, qui aborde précisément ces questions.
— mais à travers la fiction, et de façon plus légère et drôle.
Si vous vivez en France, rentrez votre commune sur ce site et vous saurez immédiatement où précommander le livre pas loin de chez vous.
Vous vous faites un chouette cadeau et vous soutenez aussi une librairie, une maison d’édition engagée, et une autrice indé.
Merci à vous.
Cet article fait partie d’une série de posts, sur les thèmes abordés dans mon prochain roman.
Au programme :
pourquoi c’est important de lire et d’écrire des romans, pas que des essais — la semaine dernière ;
en quoi la vérité est un sujet féministe : l’article du jour ;
Pourquoi le roman contient autant d’histoires d’amour et d’amitié ? On n’a pas mieux à faire que de lire des trucs sur des copain·es qui s’aiment, s’engueulent et se réconcilient ? — à venir
Pourquoi j’ai choisi d’écrire un roman plutôt joyeux, avec de l’humour, alors qu’il parle de thèmes sérieux et, par moments, de trucs durs — à venir
La petite joie de la semaine, c’était de découvrir le roman Trois femmes puissantes, de Marie Ndiaye.
Je crois qu’une des façons de résister à notre anesthésie généralisée, c’est de cultiver la joie.
Alors chaque mardi, je vous raconte quelque chose, quelqu’un, un moment précis qui m’a conduite à me sentir vivante.
Je ne sais pas comment j’ai fait pour passer à côté de ce livre et de son autrice aussi longtemps — cette dernière a été récipiendaire du prix Goncourt, donc pas exactement underground et difficile à trouver — mais je suis à la fois enthousiasmée et impressionnée par son écriture précise, vive, proustienne, ultra efficace et sensible à la fois.
Quand je l’aurai fini, je vais le décortiquer techniquement, pour mieux comprendre comment l’autrice fait pour raconter toute une vie en l’espace d’une scène sans perdre en intensité dramatique.
Oui, il m’intéresse à ce point !
Et vous, votre petite joie de la semaine, c’était quoi ? Dites-nous en commentaire :)







Je n’avais pas du tout entrevu tout ça derrière l’intrigant titre de ton roman. C’est hyper intéressant. Ça donne du grain à moudre, merci !
sur la co-construction de la réalité : j'ai l'impression que la vie est un gaslight permanent : c'est toujours exagéré, mal ressenti, mal compris, mal fait, c'est jamais vraiment ça, ça ne devrait pas me prendre la tête, me rester en tête, me faire réagir...
Avec mes copines on passe notre temps à se demander les unes aux autres "est-ce que c'est ça ?" en se racontant nos vies, en s'appuyant sur des messages, des notes, en répétant mot pour mot ce qui se passe. Ça fait du bien de lire ton texte aujourd'hui, il résonne beaucoup, merci